Dakar, 12 fév (SL-INFO) – Dans un paysage bancaire dominé par des établissements traditionnels et un marché financier régional encore concentré, le financement alternatif commence à se frayer un chemin au Sénégal. Plateformes de financement participatif, sociétés de capital investissement, sukuk, levées obligataires ouvertes à la diaspora, mécanismes de titrisation ou encore crédit digital porté par les fintechs, les instruments se diversifient. Toutefois, cette évolution demeure progressive et inégale. Si les discours sur l’innovation financière se multiplient, la part réelle de ces mécanismes dans le financement de l’économie reste encore modeste.

Le système bancaire conserve une position centrale dans l’octroi de crédit, notamment pour les grandes entreprises et les projets publics. Selon les données de la BCEAO publiées en 2024, le crédit à l’économie dans l’UEMOA représente environ 28 % du PIB, un ratio inférieur à celui observé dans plusieurs économies émergentes. Cette structure traduit à la fois la prudence des banques et la profondeur limitée des marchés financiers. Les petites et moyennes entreprises, qui constituent l’essentiel du tissu productif sénégalais, continuent de rencontrer des obstacles d’accès au financement, liés aux garanties exigées, à l’historique comptable ou au coût du crédit.

C’est dans cet interstice que se développent les solutions dites alternatives. Le capital investissement, par exemple, s’est progressivement structuré avec la présence de fonds régionaux et panafricains qui prennent des participations dans des entreprises en croissance. Selon l’African Private Equity and Venture Capital Association, l’Afrique de l’Ouest a capté près de 1,2 milliard de dollars d’investissements en capital en 2023, une part encore modeste à l’échelle mondiale mais en progression. Au Sénégal, ces opérations concernent surtout l’agro industrie, les services numériques et l’énergie. Leur impact reste toutefois concentré sur un nombre limité d’entreprises formalisées et à fort potentiel.

Le financement participatif, souvent présenté comme une révolution, demeure à un stade embryonnaire. Le cadre réglementaire régional encadrant le crowdfunding a été adopté par l’Autorité des marchés financiers de l’UEMOA en 2023, mais les plateformes agréées sont encore peu nombreuses et les volumes levés restent faibles comparés aux besoins des entrepreneurs. La culture de l’investissement collectif est en phase d’apprentissage, tout comme les mécanismes de protection des investisseurs.

Les sukuk et autres instruments de finance islamique constituent une autre piste. Le Sénégal a déjà émis plusieurs sukuk souverains depuis 2014, levant des centaines de milliards de francs CFA sur le marché régional. Ces émissions ont démontré qu’il existe une épargne disponible pour des produits conformes à certains principes éthiques et financiers. Néanmoins, l’extension de ces instruments au secteur privé demeure limitée, faute de structuration juridique et d’ingénierie financière adaptée aux PME.

Les fintechs, enfin, ont profondément transformé les paiements et l’inclusion financière. Le Sénégal affiche un taux de détention de comptes de monnaie électronique supérieur à 30 % de la population adulte selon la BCEAO. Pourtant, cette avancée ne s’est pas encore traduite par un financement massif de l’investissement productif. Le crédit digital existe, mais il reste principalement orienté vers des montants de court terme et de faible valeur, davantage liés à la consommation qu’à l’expansion industrielle.

Ainsi, le financement alternatif au Sénégal ne peut être considéré comme un substitut au système bancaire traditionnel. Il en constitue plutôt un complément en gestation, encore fragmenté et concentré sur certains segments. Son développement dépendra de la solidité des cadres réglementaires, de la confiance des investisseurs, de la qualité de l’information financière des entreprises et de la capacité à structurer des projets bancables.

Le mouvement est enclenché, mais il ne s’agit pas d’une transformation achevée. Le financement alternatif sénégalais se construit par touches successives, entre innovation, prudence institutionnelle et apprentissage collectif. Son potentiel est réel, mais sa maturité reste à consolider pour devenir un véritable moteur de diversification financière et de transformation économique.

By

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *