Dakar, 16 fév (SL-INFO) – Dans de nombreux pays africains, les subventions aux carburants, à l’électricité ou aux denrées alimentaires sont présentées comme un rempart contre l’érosion du pouvoir d’achat. Elles visent à amortir l’effet des hausses de prix mondiaux sur les ménages et à préserver une forme de stabilité sociale. Pourtant, derrière cette fonction protectrice, se dessine un mécanisme budgétaire aux implications profondes, souvent sous estimées.

Les chiffres publiés par le Fonds monétaire international (FMI) montrent qu’en Afrique subsaharienne, les subventions énergétiques explicites ont représenté en moyenne entre 1,5 % et 3 % du produit intérieur brut ces dernières années, avec des pics bien plus élevés dans certains pays importateurs de pétrole lors des flambées des cours en 2022 et 2023. Dans des économies où les recettes fiscales dépassent rarement 15 % à 20 % du PIB, consacrer plusieurs points de richesse nationale à des transferts généralisés réduit d’autant les marges pour financer la santé, l’éducation ou les infrastructures.

L’argument social est toutefois réel. Lorsque les prix internationaux de l’énergie ou des céréales augmentent brusquement, comme lors de la guerre en Ukraine, les ménages les plus modestes sont les premiers affectés. La Banque mondiale a estimé en 2022 que la hausse des prix alimentaires avait fait basculer des millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire en Afrique. Dans ce contexte, supprimer brutalement les subventions peut provoquer des réactions sociales intenses et fragiliser la cohésion nationale.

La difficulté réside dans le ciblage. Les études du FMI et de la Banque mondiale convergent sur un point. Les subventions universelles aux carburants bénéficient proportionnellement davantage aux ménages les plus aisés, qui consomment plus d’énergie et possèdent davantage de véhicules. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, les 20 % les plus riches captent une part largement supérieure à celle des 20 % les plus pauvres. Autrement dit, une mesure conçue pour protéger les plus vulnérables finit par soutenir aussi, voire surtout, les catégories déjà favorisées.

L’impact macroéconomique ne se limite pas au déficit budgétaire. Lorsque les subventions sont financées par l’endettement, elles alimentent une dynamique de dette publique plus difficile à stabiliser. Dans des contextes où le ratio dette sur PIB dépasse parfois 70 % ou 80 %, chaque point de dépense supplémentaire non financé par des recettes durables accroît la fragilité financière. Les agences de notation et les investisseurs surveillent attentivement ces trajectoires, ce qui peut renchérir le coût du financement souverain.

Pour autant, présenter les subventions comme une simple bombe budgétaire occulte leur fonction de stabilisateur social. La question n’est pas tant leur existence que leur architecture. Plusieurs pays ont engagé des réformes graduelles en remplaçant les subventions généralisées par des transferts monétaires ciblés ou par des mécanismes d’indexation partielle des prix. L’objectif est de préserver l’accompagnement des ménages vulnérables tout en réduisant le coût global pour les finances publiques.

Le débat dépasse donc l’opposition entre protection sociale et rigueur budgétaire. Il renvoie à la capacité des États à identifier précisément les bénéficiaires, à disposer de registres sociaux fiables et à communiquer clairement sur les arbitrages. Sans outils statistiques solides et sans confiance institutionnelle, toute réforme devient politiquement délicate.

Les subventions peuvent constituer un amortisseur utile en période de choc. Elles peuvent aussi devenir un poids durable si elles ne sont ni temporaires ni ciblées. L’enjeu pour les économies africaines consiste à transformer ces mécanismes en instruments de politique sociale efficaces, compatibles avec la soutenabilité des finances publiques et avec une stratégie de développement de long terme.

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