Dakar, 25 fév (SL-INFO) – Beaucoup de Dakarois profitent du mois béni du Ramadan pour multiplier les actes de générosité. Mais cette solidarité, si précieuse pour les plus démunis, bouleverse le quotidien des vendeurs de rue, qui voient leurs revenus s’évaporer.

À Yarakh, l’effervescence habituelle de la rupture du jeûne a un goût amer pour Abdoulaye Gueye. Depuis dix ans, son thermos de café Touba est le point de ralliement des passants pressés. Mais cette année, le rituel s’est brisé. « Avant, je vidais mon thermos en moins de deux heures. Aujourd’hui, je repars avec la quasi-totalité de ma marchandise », confie-t-il, le regard perdu sur la file d’attente qui s’étire devant une mosquée voisine. Après deux jours consécutifs sans la moindre recette, Abdoulaye a pris une décision radicale : « Je vais ranger mon matériel jusqu’à la fin du mois saint », annonce-t-il, le cœur lourd.

La solidarité qui fragilise

Le paradoxe est cruel. D’un côté, associations et bonnes volontés s’organisent pour qu’aucun fidèle ne rompe le jeûne le ventre vide. De l’autre, des micro-entrepreneurs voient leur unique source de revenus disparaître. Pour Arame Tall, mère célibataire de trois enfants, la situation est critique. Elle vendait habituellement des beignets aux ouvriers du quartier. « Mes clients ne viennent plus. Pourquoi achèteraient-ils mes beignets alors qu’on leur offre un repas complet à quelques mètres ? », s’interroge-t-elle. Avec un enfant asthmatique à charge, ne pas vendre est une menace directe sur l’accès aux soins. Pour elle, la solidarité des uns est devenue la précarité des autres.

Face à cette détresse, les organisateurs de distributions gratuites assurent qu’ils n’ont jamais voulu nuire. Papa Ndiaye, responsable d’un collectif de donateurs, est catégorique : « Notre but est d’aider ceux qui ne peuvent pas s’offrir un bon ndogou, pas d’empêcher quiconque de travailler. Tout ce que nous donnons nous est offert par des bienfaiteurs. Nous n’avons pas de budget pour acheter directement aux vendeurs de rue », fait-il savoir.

Pourtant, Abdoulaye et ses pairs suggèrent une alternative : et si la solidarité passait aussi par l’achat local ? Si les associations s’approvisionnaient auprès des vendeurs de quartier, la chaîne de solidarité serait complète, nourrissant à la fois celui qui a faim et celui qui travaille pour nourrir les siens.

Le Ramadan à Dakar révèle une tension silencieuse. La charité nourrit les plus démunis, mais fragilise ceux qui s’activent dans le petit commerce. Entre altruisme et survie, le dialogue reste difficile. Et si la charité devenait aussi un levier pour soutenir l’économie de quartier ? À Dakar, on peine encore à donner une réponse claire à cette question.

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