Dakar, 24 fév (SL-INFO) – En effectuant le trajet vers la ville malienne de Kayes, Amath Mboup, jeune transporteur sénégalais, raconte avoir vu l’horreur de ses propres yeux: des corps calcinés ou en état de putréfaction, gisant au bord de cet axe reliant Dakar à Bamako. Les défunts étaient tous des routiers comme lui, victimes des jihadistes qui sévissent au Mali.

Ces attaques, qui sèment la mort et la peur sur cette voie importante, font partie de la stratégie depuis plusieurs mois du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, visant à asphyxier économiquement le Mali mais également à mettre à mal la junte au pouvoir dans le pays.

Parmi les méthodes mises en place par les jihadistes, l’interdiction de tout camion-citerne chargé de carburant de pénétrer au Mali depuis un pays voisin, mais aussi l’érection de barrages ponctuels sur certains axes stratégiques menant vers Bamako.

Depuis, les camions incendiés venant d’Abidjan ou de Dakar se comptent par centaines. Des dizaines de chauffeurs ont été tués ou enlevés notamment sur l’axe Kayes-Bamako dans l’ouest du pays, zone frontalière avec le Sénégal.

Après deux jours d’attente en raison des contrôles d’usage dans la ville sénégalaise de Kidira, un des principaux points de passage entre le Sénégal et le Mali, Amath s’apprête à reprendre sa route vers Bamako, son camion chargé de marchandises.

Seul dans la cabine de son poids-lourd où sont suspendus des gris-gris contre le mauvais sort, le jeune chauffeur trentenaire appréhende le trajet, comme à chaque fois qu’il passe par là.

– « L’esprit jamais tranquille » –

« Tout le monde a peur d’emprunter cette voie car c’est trop risqué: tu sais que tu pars mais tu ne sais pas si tu vas rentrer en vie », dit-il, visage empoussiéré et pâli par la fatigue.

« Ton esprit n’est jamais tranquille quand tu traverses cette route. Tu te dis que tu peux te faire attaquer à tout moment », abonde Malick Bodian, autre chauffeur sénégalais, disant remettre sa vie « entre les mains de Dieu ».

Mais comme nombre de leurs collègues interrogés par l’AFP, pas question d’abandonner leur boulot malgré les risques. « On n’a pas le choix: c’est le seul travail que je sais faire pour pouvoir nourrir ma famille », soutient Amath, marié et père de deux enfants.

Derrière lui, des dizaines de camions, moteurs ronronnant, sont alignés sur des kilomètres. Tous attendent leur tour pour sortir du territoire sénégalais, avant d’affronter la cahoteuse route malienne menant vers Bamako et ses éventuels dangers.

D’autres sont stationnés aux abords de la route, le temps de prendre une pause pour se restaurer ou faire des dépannages.

Aucun camion-citerne à l’horizon dans cette file en revanche. En novembre dernier, le JNIM avait affirmé dans une vidéo de propagande que tous les chauffeurs de camions-citernes seraient désormais considérés comme des « cibles militaires ».

Parmi les chauffeurs présents ce jour-là, des Sénégalais, des Maliens, des Ivoiriens ou des Burkinabés. Beaucoup disent avoir déjà croisé le chemin de jihadistes.

« Ils sortent souvent de nulle part dans la forêt à bord de motos et sont généralement enturbannés et lourdement armés », affirme Moussa Traoré, un chauffeur malien.

« Quand tu les vois, c’est toi-même qui ralentit. Il arrive parfois qu’ils t’arrêtent pour te demander tes pièces, d’autres fois non », poursuit-il.

– Réseaux d’alerte –

N’ayant pas accès à la mer, le Mali achemine par la route la plupart des produits dont il a besoin (hydrocarbures, poissons, fruits et légumes…) à partir du Sénégal, de la Mauritanie ou de la Côte d’Ivoire. Plus de 70% de ses importations transitent notamment par le port de Dakar.

Selon un rapport du Timbuktu Institute publié en 2025, le JNIM mène une forme de « jihad économique » dans l’ouest du Mali, visant à fragiliser la région par le « ciblage des axes logistiques vitaux ».

Depuis, circuler normalement sur certains axes routiers comme celui de Kayes est devenu un parcours du combattant pour les transporteurs.

« Le flux de camions qui transitaient par Kidira n’est plus le même. Les rotations ont baissé », estime Modou Kayeré, un responsable de l’Union des conducteurs routiers de l’Afrique de l’Ouest qui regroupe plus de 15 pays.

Fin novembre 2025, les autorités sénégalaises avaient indiqué que près de 2.500 conteneurs chargés de marchandises à destination du Mali étaient bloqués au port de Dakar en raison de la situation sécuritaire dans le pays voisin.

Selon la plupart des chauffeurs interrogés par l’AFP, les véhicules chargés de marchandises sont rarement attaqués par les jihadistes, contrairement aux camions-citernes transportant du carburant.

Mais le risque est là et les chauffeurs tentent tant bien que mal de s’adapter. Ils ont notamment décidé de ne plus circuler la nuit. Certains ont également mis en place, via des groupes WhatsApp, des réseaux d’alerte pour prévenir leurs collègues en cas de danger sur la route.

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