Dakar , 05 mars (SL-INFO) – Dans le nord du Sénégal, à Ndioum et dans ses hameaux environnants, la cantine scolaire s’impose comme un rempart discret mais vital contre l’échec et l’abandon scolaires. Entre chaleur extrême, pauvreté des ménages et fragilité des financements, l’alimentation des élèves conditionne la survie même de l’école. Pourtant, au-delà de l’urgence sociale, les cantines apparaissent aussi comme une opportunité stratégique : en les reliant à l’agriculture locale, elles pourraient devenir un puissant levier de développement économique et social.
Mais, aujourd’hui que le projet est terminé au nord, surviennent des difficultés pour la pérennité des cantines.
Thialma (département de Podor), 15 juin 2025. À quatorze heures, la chaleur écrase la cour sableuse de l’école élémentaire de Thialma, hameau isolé à sept kilomètres de Ndioum. Ici, les températures dépassent les 40 degrés. Et quand la cloche retentit, ce n’est pas pour marquer la fin des cours, mais annoncer l’heure du repas. Autour de quelques plats de riz, des enfants s’installent en silence. Ce repas modeste leur permet d’éviter une longue marche sous un soleil implacable pour rentrer manger chez eux, les fois où le repas est servi à la maison.
« Sans la cantine, l’école ne pourrait pas fonctionner normalement », explique Médoune Diallo, directeur de l’établissement. L’école compte 64 élèves, dont une majorité de filles. « Après le repas, les enfants sont plus attentifs, plus disponibles. À cette heure de la journée, un enfant qui n’a pas mangé ne peut plus apprendre », remarque-t-il.
La cantine de l’école de Thialma fonctionne de manière intermittente, deux à trois jours par semaine, selon les moyens disponibles. Autrefois soutenue par des partenaires extérieurs, elle repose aujourd’hui sur la solidarité locale : femmes du village, association sportive et culturelle, parents d’élèves. « Quand les ressources manquent, on ne cuisine pas. Et ce sont les enfants qui en subissent les conséquences », résume le directeur d’école.
Pourtant, dans la commune de Ndioum, le projet Sukabe Janngo I, mis en œuvre par Counterpart International, avait permis d’équiper sept écoles sur les neuf que compte la localité en cantines scolaires, contribuant ainsi à l’amélioration des conditions d’apprentissage et à la fréquentation des établissements. Toutefois, en l’absence d’un accompagnement durable et de mécanismes de suivi efficaces, ces cantines connaissent aujourd’hui de sérieuses difficultés de fonctionnement.
La plupart d’entre elles qui fonctionnent actuellement ne sont opérationnelles que de manière intermittente, compromettant les acquis du projet et ravivant les inquiétudes des communautés éducatives quant à la continuité de ce dispositif essentiel. Aujourd’hui, la pérennité des actions mises en place demeure une préoccupation majeure.
La faim, facteur silencieux de l’abandon scolaire
Dans cette partie du nord du Sénégal, la cantine scolaire est bien plus qu’un service annexe. Elle constitue souvent le principal levier de maintien des enfants à l’école. « La cantine rassure les parents », témoigne Fatim Ba, parent d’élève. « Quand l’enfant mange à l’école, on peut le laisser. Sans cela, beaucoup abandonnent, faute de moyens », ajoute-t-il.
À Ndioum Walo, l’école Bocar Seck illustre la fragilité de ce modèle. Son directeur, Mamadou Dia, a connu les deux périodes : avec et sans cantine. « Tant que la cantine fonctionnait, les résultats scolaires étaient bons. Depuis son arrêt, les élèves sont obligés de rentrer chez eux à 13 heures, parfois après plusieurs kilomètres de marche sous la chaleur, avant de revenir l’après-midi. Pour des enfants de six à dix ans, l’effort est considérable », note-t-il.
Les effets sont immédiats : fatigue, baisse de concentration, décrochage progressif. « Quand un élève a faim, il est impossible de lui demander de se concentrer », insiste-t-il.
« Il m’arrive de donner de ma poche »
À Ngadiack, autre hameau de la commune, la scène est quotidienne. À la descente, les élèves quittent précipitamment l’école pour aller chercher de quoi manger. « Avec cette chaleur, ce n’est pas humain », constate M. Sarr, directeur de l’école. « Parfois, je vois un enfant arriver le matin sans avoir mangé. À la récréation, je lui donne de l’argent pour acheter du pain. »
L’absence de cantine est aussi un facteur d’exclusion sociale. « Certains parents retirent leurs enfants de l’école parce qu’ils n’ont pas les moyens de les nourrir. L’enfant se retrouve alors dans la rue ou au travail précoce », lance-t-il.
Quand nourrir l’école peut booster l’économie locale
À Doumbangué, village situé à une dizaine de km de Ndioum, la cantine fonctionne encore, portée par la solidarité communautaire. Moussa Demba Ba, président du Comité de gestion, en mesure chaque jour l’impact. « Des enfants viennent de villages voisins. D’autres sont laissés ici par des familles nomades parties cultiver dans le Walo. La cantine leur permet de rester à l’école », informe-t-il.
Ici, les parents contribuent selon leurs moyens : riz, légumes, argent. Mais au-delà de l’urgence alimentaire, une réflexion plus large s’impose. « Si l’État prenait en charge les cantines, les produits pourraient être achetés localement. Les agriculteurs auraient un débouché stable, et les cantines seraient bien approvisionnées. Ce serait un véritable programme de développement local », estime Moussa Demba Ba.
Même lecture chez Ousmane Sakho, opérateur économique et conseiller départemental de Podor. « Les écoles dotées de cantines obtiennent les meilleurs résultats, dit-il. Elles attirent les enseignants, rassurent les parents et encouragent les partenaires. Dans une région agricole comme la nôtre, la cantine peut devenir un moteur économique », soutient-il.
Le souvenir d’une école d’excellence
Ancien enseignant, Amadou Ndiaye se souvient d’une autre époque : « Entre 1986 et 1998, l’école de Ndioum figurait parmi les meilleures du Sénégal. La cantine y avait joué un rôle central. Les enfants mangeaient, restaient toute la journée à l’école et réussissaient. » Pour lui, la solution est désormais institutionnelle. « Il faut une loi sur l’alimentation scolaire et des financements décentralisés. On ne peut pas exiger des performances d’un enfant qui a faim », soutient-il.
Gatta Diallo, une mémoire au service des cantines scolaires
À Ndioum, la pérennité des cantines scolaires est devenue un véritable cheval de bataille pour plusieurs acteurs locaux engagés en faveur de l’éducation. Parmi eux, Gatta Diallo s’impose comme l’une des figures les plus distinguées et les plus constantes de ce combat. Fort de son expérience dans le développement communautaire et marqué par son propre parcours scolaire, il œuvre sans relâche pour la pérennité des cantines.
Né le 9 juillet 1967 à Dagana, Gatta Diallo est le fils d’un fonctionnaire de l’État, ancien garde républicain, affecté tour à tour aux quatre coins du Sénégal. Son enfance est rythmée par les mutations administratives, les changements d’écoles, les sacs faits et défaits. « Parfois, on fréquentait deux écoles la même année », raconte Gatta Diallo.
Originaire du Fouta, notamment de Ndioum, son père y retourne après sa retraite. Gatta, lui, reste à Thiès pour poursuivre ses études. C’est là que tout bascule.
Les 100 francs qui ont détourné une vie
En classe de sixième, Gatta part souvent à l’école le ventre vide. Un matin, la faim devient insupportable. Il s’approche de sa professeure d’histoire-géographie et lui dit : « Madame, donnez-moi 100 francs, j’ai faim. »
La réponse est brutale. Il est renvoyé de la classe avec un zéro pointé. « Elle n’a pas compris. Elle a cru à un chahut », se souvient-il, sans colère, mais sans oubli. À partir de ce jour, le regard posé sur lui change. « Quand un professeur vous juge indiscipliné sans chercher à comprendre, tout bascule », lance-t-il.
L’élève brillant devient fragile. Les échecs s’accumulent. « J’étais parmi les meilleurs pendant des années, et soudain on me dit que je ne sais rien », se souvient-il. Les livres offerts par un inspecteur bienveillant finiront vendus à même le trottoir. Avec l’argent, il se paie des friandises, parfois une place de cinéma, une séance de baby-foot, même des cigarettes. « J’étais perdu. Presque un raté », se désole-t-il.
Par orgueil ou par survie, Gatta organise seul son transfert scolaire. Son père voulait Dakar. Lui impose Podor ou l’arrêt total. Il y retourne, mais l’élève qu’il était n’existe plus. La suite ne se joue plus sur les bancs de l’école classique, mais par la formation professionnelle, par la débrouille, par le travail.
Magasinier de formation, il rejoint en 1984 la Croix-Rouge à Ndioum. C’est le début d’un long parcours dans le développement communautaire. « J’ai tout fait, sauf le vol », dit-il simplement. Il travaille avec plusieurs ONG, devient superviseur, contrôleur, formateur. L’expérience devient son diplôme. Sa compétence.
Gatta le mentor
Quand l’ONG Counterpart International lance son programme Food for Education, Gatta est recruté comme agent de contrôle des cantines scolaires. « Nous étions quinze. Moi, on m’appelait le défenseur des élèves. Parce que je connais leur comportement. Je l’ai vécu », soutient-il.
Dans chaque école sans cantine, l’histoire des 100 francs ressurgit. « On peut pardonner, mais on n’oublie jamais », laisse-t-il. Dans son nouveau statut, Gatta se souvient d’une enseignante qui remarque qu’une élève ne sort jamais manger. La fillette n’a pas les 100 francs de cotisation quotidienne. Finalement, c’est l’enseignante qui cotise pour elle. « Cette professeure était différente de la mienne », confie-t-il.
La cantine, au-delà du repas
Pour Gatta Diallo, la cantine n’est pas qu’un bol de riz. C’est une politique publique, un levier de justice sociale. « Si j’avais eu ces 100 francs, peut-être que mon parcours aurait été différent. J’ai des camarades qui sont aujourd’hui magistrats, avocats, docteurs. Ils n’étaient pas meilleurs que moi », rappelle-t-il.
Dans le projet Sukaabe Janngo, mis en œuvre par Counterpart et ses partenaires dont l’Institut panafricain pour la citoyenneté, les consommateurs et le développement (Cicodev Afrique) avec l’appui financier de l’USDA, il accompagne la transition vers la pérennisation à travers des champs communautaires, des produits locaux pour une gestion autonome. « L’idée était de permettre aux écoles de tenir seules », indique-t-il.
Selon lui, à Ndioum, la remise en service de la cuvette agricole pourrait non seulement nourrir les cantines, mais aussi redonner vie à toute une localité.
« L’éducation sans alimentation, c’est une illusion »
Souvent qualifié d’« agent de développement », Gatta sourit et se définit d’abord comme un citoyen sénégalais. « J’ai le droit et le devoir de servir mon pays. » Aujourd’hui délégué de quartier, il agit à son échelle. « Des jeunes que j’ai soutenus reviennent parfois m’aider sans que je le demande », assure-t-il. Il répète sans cesse : « Pour développer un pays, il faut appuyer l’éducation et la santé. Mais l’éducation sans alimentation, c’est une illusion. »
L’éducation est une compétence transférée aux collectivités territoriales, rappelle-t-il. Mais les fonds de dotation ne couvrent pas l’alimentation scolaire. Un vide institutionnel qui continue de produire des destins brisés.
Gatta Diallo n’a jamais oublié ces 100 francs qui ont freiné son parcours, mais aussi forgé son combat.
Vers une réponse nationale
Le débat dépasse aujourd’hui le cadre local. Le député Ibrahima Bodji, ancien enseignant en milieu rural, plaide pour la généralisation des cantines. « Beaucoup d’élèves arrivent à l’école sans avoir pris le petit déjeuner. La cantine est une nécessité pour améliorer les performances scolaires, du primaire au secondaire », propose le parlementaire.
Du côté du gouvernement, le ministre Moustapha Guirassy a récemment rappelé l’existence d’une politique nationale d’alimentation scolaire, en attente d’une traduction législative.
À l’école de Thialma, à 15 heures, les plats sont désormais vides. Les enfants ont repris place dans la salle de classe, plus calmes, plus attentifs. Sous le soleil implacable du Fouta, un repas suffit parfois à maintenir l’école debout. Ici, la cantine scolaire n’est ni un luxe ni une faveur : elle est une condition d’égalité des chances et un investissement dans l’avenir.

