Dakar, 10 mars (SL-INFO) – Depuis le déclenchement de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’affaire Pape Diallo, le débat sur l’homosexualité et les « actes contre nature » sature l’espace public. Le feuilleton a connu son épilogue hier soir à l’Assemblée nationale avec l’adoption d’un texte durcissant les peines (allant désormais jusqu’à 10 ans de réclusion) et criminalisant non seulement l’acte, mais aussi son apologie — une notion dont les contours flous laissent la porte ouverte à toutes les interprétations judiciaires.

Mais au-delà du droit, c’est la parade des postures qui frappe l’esprit. Nos « élites » — mettons les guillemets de rigueur — médiatiques et politiques se sont lancées dans une surenchère de vertu, érigeant le Sénégal en citadelle assiégée par une corruption exogène.

Sur le plateau de la 2STV, une journaliste — dont l’argumentaire a pourtant été méthodiquement réduit en miettes par l’éditorialiste du Quotidien, Baba Dieng — nous a servi la rengaine habituelle : l’homosexualité serait un « poison » inoculé par la colonisation. En invoquant la figure tutélaire de nos grands guides religieux, elle a dressé le portrait d’un Sénégalais originellement pur, une sorte de « bon sauvage » de Rousseau version sahélienne, que la France et l’Occident s’acharnent à pervertir.

À l’Assemblée, Guy Marius Sagna a entonné le même péan. Fidèle à sa rhétorique du système néocolonial responsable de tout (jusqu’à la mort tragique d’un étudiant récemment), il a qualifié la nouvelle loi de « légitime défense culturelle » contre un « poison culturel ».

L’ironie de l’histoire est pourtant savoureuse, pour ne pas dire cruelle.

Ces défenseurs de la « pureté précoloniale » oublient un détail historique de taille : le Code Pénal de 1810. C’est précisément l’administration coloniale française qui, en important ses lois, a codifié la répression de ce qu’elle nommait alors les « attentats aux mœurs ». 

Avant que l’Occident ne devienne, dans le discours actuel, le promoteur de libertés nouvelles, il fut le premier à apporter dans ses bagages les verrous législatifs contre la sexualité déviante. Notre arsenal répressif actuel est, paradoxalement, le vestige le plus fidèle de cette influence qu’on prétend combattre.

De plus, la réalité du terrain est un démenti cinglant à ce fantasme d’un mal « importé ». Si l’on scrute les profils des personnes arrêtées pour actes contre nature ou pédocriminalité, on y trouve une société sénégalaise en miniature, loin des clichés de la jet-set occidentalisée. On y croise aussi des maîtres coraniques, des oustaz, des citoyens n’ayant jamais mis les pieds dans une ambassade ou un centre culturel étranger.

Le « Lii dou nioune » (« Ce n’est pas nous ») ou le « Sénégalais khamoul li » sont les cris d’orfraie d’une conscience qui refuse de se regarder dans le miroir. Ce mythe du « homo senegalensis » — cet être fait d’une étoffe spéciale, imperméable au vice par simple décret divin ou géographique — est une imposture intellectuelle.

Comme l’écrivait si justement l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma : « Les choses ne se passent pas comme nous le souhaitons, mais comme elles doivent se passer, c’est-à-dire conformément à la nature humaine. »

Le Sénégalais n’échappe pas à la règle. Il appartient à la commune humanité, avec ses lumières, mais aussi ses zones d’ombre les plus profondes. 

L’homosexualité n’est pas un produit d’importation, pas plus que ne le sont le vol, le meurtre ou le mensonge. C’est une réalité humaine, présente sous nos cieux bien avant que le premier navire européen n’accoste sur nos côtes.

Il est temps de sortir de ce nombrilisme puéril. Criminaliser est une chose, se mentir sur l’essence de notre société en est une autre, bien plus grave. Car à force de vouloir prouver que le mal vient d’ailleurs, on finit par oublier de soigner celui qui ronge nos propres foyers.

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