Dakar, 27 avril (SL-INFO) – La publication du Premier ministre, avait polarisé le débat. Jeudi, Ousmane Sonko avait annoncé la signature, sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal, d’un accord de retrait conjoint de Kosmos Energy et de Petrosen du gisement Yakaar Teranga. L’Etat va, ainsi, octroyer une licence exclusive à Petrosen qui sera le maître à bord. Mais, qu’est ce qui attend l’Etat et Petrosen dans le processus de mise en valeur de cet actif ? Sont-ils prêts pour engager la phase de développement et de production ? Quelles opportunités s’offriront aux entreprises du pays et aux ménages ? Malick Dramé, expert pétrolier et consultant, apporte des éclairages importants ici, dans cet entretien accordé à Seneweb.
Quel commentaire faites-vous de l’annonce du Premier ministre Ousmane Sonko sur le gisement Yakaar -Teranga ?
Cette annonce, attribuée au Premier ministre Ousmane Sonko, marque un tournant symbolique et stratégique majeur pour la gestion des ressources naturelles au Sénégal. Le point le plus frappant est l’affirmation d’une souveraineté retrouvée. En annonçant le retrait de Kosmos Energy au profit exclusif de PETROSEN, le gouvernement signale sa volonté de ne plus être un simple spectateur ou un partenaire minoritaire, mais le pilote principal de ses ressources gazières. Passer d’une économie de rente, je veux dire percevoir des taxes et redevances, à une économie d’exploitation directe.
Le texte utilise des termes forts comme conditions opaques, actifs spoliés et vérité. Cela souligne deux objectifs :
La délégitimation de l’ère précédente, en liant ce bloc à l’affaire Frank Timis et au régime de Macky Sall, Ousmane Sonko inscrit cette victoire dans une logique de reddition de comptes.
Le respect d’une promesse électorale, la renégociation des contrats pétroliers et miniers était l’un des piliers du programme de la coalition au pouvoir. Cette annonce sert de preuve de la mise en œuvre concrète du Projet.
Si l’absence de contrepartie financière pour le retrait de Kosmos est présentée comme une victoire diplomatique et économique, elle soulève des questions logistiques pour l’avenir.
Quelles questions logistiques ?
En effet, le développement de Yakaar-Teranga nécessite des milliards de dollars. PETROSEN devra trouver des partenaires techniques ou des financements massifs pour transformer ce gaz en électricité ou en revenus d’exportation. Opérer un bloc offshore profond est un défi technologique. Le Sénégal devra prouver qu’il peut gérer cette complexité sans l’appui direct des majors historiques dans la phase critique.
Il faut retenir simplement que c’est un message de fierté nationale et un signal fort envoyé aux investisseurs internationaux : le Sénégal entend désormais dicter ses conditions. Pour les partisans du gouvernement, c’est l’aboutissement d’un long combat patriotique. Pour les observateurs économiques, c’est le début d’un test grandeur nature sur la capacité de l’État sénégalais à devenir un véritable opérateur pétrolier et gazier.
Maintenant que le bloc va exclusivement revenir à Petrosen, quelles devraient être les étapes prochaines ?
Avant tout coup de pioche, l’État doit sécuriser le nouveau cadre de gestion. Comme mentionné dans l’annonce, la première étape administrative consiste à entériner le retrait de Kosmos et à octroyer formellement la nouvelle licence à PETROSEN qui devra ensuite réviser les plans initiaux. L’objectif du gouvernement actuel est clair, privilégier le « Gas-to-Power » pour réduire le coût de l’énergie au Sénégal avant de penser à l’exportation.
Il faut admettre également que PETROSEN possède une expertise, mais l’exploitation en offshore profond nécessite des technologies et des capitaux massifs que peu de compagnies nationales peuvent porter seules.
Il faut aussi savoir que le développement de Yakaar-Teranga est estimé à plusieurs milliards de dollars. PETROSEN devra soit lever des fonds sur les marchés internationaux, soit nouer des alliances avec des banques de développement ou des partenaires privés.
Bien que PETROSEN détienne 100% des parts aujourd’hui, elle pourrait choisir de céder une partie, par exemple 40% ou 60% à un nouvel opérateur technique capable d’apporter les plateformes de forage et le savoir-faire technologique.
Quelles seront les étapes suivantes ?
Une fois le financement sécurisé, la phase technique démarre avec des Études FEED (Front-End Engineering Design), Il s’agit de finaliser l’ingénierie détaillée des installations c’est-à-dire les types de puits, pipelines sous-marins et terminaux de réception à terre.
Ensuite la Décision Finale d’Investissement (FID) qui est le moment de vérité où les investisseurs valident définitivement le budget et lancent les commandes de matériel comme FPSO, pipelines.
Pour que le gaz profite réellement aux Sénégalais, les infrastructures terrestres sont primordiales. La construction du réseau devant acheminer le gaz du terminal côtier vers les centrales électriques de la SENELEC comme celle de Saint-Louis ou de Dakar doit s’accélérer. Conformément à la vision du gouvernement, PETROSEN devra s’assurer que les entreprises sénégalaises captent une part significative des contrats de sous-traitance lors de cette phase de construction.
Et enfin le forage de développement et production qui est la phase finale avant le premier mètre cube de gaz. Plusieurs puits devront être forés pour extraire le gaz du réservoir. L’objectif sera d’atteindre la première production commerciale, initialement espérée autour de 2027-2028, bien que le changement d’opérateur puisse influencer ce calendrier.
La société nationale passe du rôle de partenaire dormant souvent porté à 10% par les majors à celui de locomotive. Le succès de Yakaar-Teranga dépendra de sa capacité à rassurer les marchés financiers tout en maintenant l’exigence de souveraineté voulue par les nouvelles autorités.
Beaucoup se demandent si le Sénégal a les capacités pour procéder au Développement et à l’exploitation de Yakaar Teranga. Pour vous, Petrosen est-elle prête pour exploiter ce gisement ?
En toute franchise, techniquement et financièrement, PETROSEN n’est pas encore prête à exploiter seule un gisement en offshore ultra-profond. Le développement de Yakaar-Teranga nécessite des investissements colossaux. Le budget de l’État sénégalais ou les fonds propres de PETROSEN ne permettent pas de couvrir de telles dépenses sans un recours massif à l’endettement ou à des partenaires.
Si PETROSEN compte des ingénieurs brillants, la société n’a jamais été opérateur d’un champ complexe en eau profonde. Elle dépendait jusqu’ici du savoir-faire technologique de majors comme BP ou Kosmos. Cependant, être prête ne signifie pas nécessairement tout faire seule. Être prête, c’est savoir piloter le projet.
Et donc comment faire pour que Petrosen relève ce défi ?
Pour que PETROSEN réussisse cette transition historique, une stratégie en trois piliers est nécessaire :
– Détenir 100 % des parts est une excellente position de négociation, mais PETROSEN ne les gardera probablement pas toutes.
Céder une partie des parts par exemple 40 à 50 % à un nouveau partenaire technique en échange du financement des travaux de développement. Cela permet de partager le risque financier tout en gardant la majorité décisionnelle.
– Il faudra attirer la diaspora sénégalaise experte et recruter des consultants internationaux pour encadrer les équipes locales. Utiliser les contrats de services pour forcer le transfert de compétences technologiques vers les cadres de PETROSEN.
– L’État pourrait structurer une levée de fonds spécifique sur les marchés internationaux, garantie par les futures recettes du gaz, pour permettre à PETROSEN de financer sa part d’investissement.
Dans l’optique où son exploitation servirait à approvisionner le marché local, la SAR, Senelec et Cie, quels en seraient les impacts économiques?
Si le gaz de Yakaar-Teranga est prioritairement injecté dans l’économie locale, la Senelec, la SAR et les industries, les impacts seraient structurants pour le Sénégal. Aujourd’hui, le Sénégal produit une grande partie de son électricité à partir de combustibles liquides importés, très chers. Le passage au gaz pourrait faire baisser le coût de production du kWh de 30 % à 50 %. Cela libérerait du pouvoir d’achat pour les ménages et rendrait les entreprises sénégalaises plus compétitives.
La Société Africaine de Raffinage pourrait utiliser le gaz pour ses propres besoins énergétiques ou transformer certains dérivés. Meilleure rentabilité de la raffinerie et réduction de la dépendance aux importations de produits finis.
Le gaz est une matière première pour la pétrochimie, une possibilité de produire des engrais uréiques localement. Pour un pays agricole comme le Sénégal, c’est la garantie d’une souveraineté alimentaire accrue et d’une baisse des coûts pour les paysans.
En remplaçant les importations de fioul lourd par du gaz local, le Sénégal réduit ses sorties de devises. On aura une stabilisation de la monnaie et l’amélioration du solde commercial.
Le défi est moins technique que stratégique. Le succès ne dépendra pas de la capacité de PETROSEN à souder elle-même les pipelines, mais de sa capacité à choisir les bons partenaires tout en restant le maître du jeu politique et économique.
