Dakar, 26 mars(SL-INFO) – Pour clore notre enquête sur « les os brisés du système », Seneweb s’intéresse aujourd’hui au monde de l’entreprise. Que devient un travailleur après une fracture grave ou une amputation ? Si la loi sénégalaise prévoit des mécanismes de protection, la réalité du terrain est plus sombre. Entre employeurs réticents au reclassement et manque d’accompagnement psychosocial, le Dr Ismaila Mbaye, médecin du travail, dresse un bilan critique des procédures de reprise. Il nous livre les clés pour que l’accidenté ne devienne pas une victime oubliée de la vie professionnelle. Dernier volet de notre dossier.
Quelles sont les principales difficultés professionnelles rencontrées après un accident avec fracture ?
La réglementation sénégalaise a effectivement prévu ces situations. Après la prise en charge thérapeutique d’un accident du travail, lorsque le médecin traitant autorise la reprise de l’activité, l’entreprise doit obligatoirement orienter le travailleur vers le médecin du travail. Celui-ci procède à une visite médicale de reprise avant toute réintégration effective. L’objectif est fondamental : réévaluer l’aptitude au travail et proposer des solutions adaptées au nouvel état de santé, surtout lorsque l’accident a laissé des séquelles.
À la fin du traitement, deux cas de figure se présentent. Premièrement, la victime retrouve l’intégralité de ses capacités : le médecin délivre un certificat de guérison. Deuxièmement, la victime présente des séquelles : un certificat de consolidation est alors établi, précisant la nécessité d’une expertise médico-légale. Cette expertise est réalisée par le médecin expert de la Caisse de Sécurité Sociale (CSS), qui détient le monopole de l’assurance des risques professionnels. La victime peut toutefois se faire assister par le médecin de son choix. L’expertise fixe un taux d’incapacité, ouvrant droit au paiement de rentes. Les difficultés surviennent surtout lorsque les séquelles entraînent une perte de capacités physiques ou psychiques, empêchant le travailleur d’occuper son poste initial sans risque.
Quel est le rôle du médecin du travail dans ces situations ?
Il joue un rôle central. À l’issue de la visite de reprise, il doit prendre la décision la plus adaptée en mettant en balance les limitations fonctionnelles du travailleur et les exigences du poste. Il peut proposer un allègement des tâches, un aménagement du poste ou une affectation à un autre service. Cependant, la mise en œuvre de ces recommandations dépend fortement de la culture de l’entreprise et de la bonne volonté de l’employeur. Dans les PME, l’indisponibilité des postes de reclassement débouche malheureusement parfois sur le licenciement du travailleur accidenté.
Les entreprises sont-elles suffisamment informées et préparées pour accompagner le retour au travail ?
On ne peut pas généraliser. La réglementation existe et toute entreprise est censée la connaître. Quant à la préparation réelle, l’aménagement des postes n’est généralement pas très coûteux ; tout dépend de la volonté de l’employeur qui a un devoir moral, étant légalement responsable de l’accident. Dans la pratique, si l’on observe de l’humanisme dans de nombreuses organisations, des cas de mauvaise volonté persistent, notamment via l’externalisation ou la prestation de services, où le contrat peut être rompu faute de reclassement possible.
Le Sénégal dispose-t-il de structures suffisantes pour l’accompagnement psychosocial des victimes ?
La situation est très disparate entre Dakar et les régions. La capitale est relativement bien équipée (Centre national d’appareillage orthopédique, spécialistes, assistants sociaux), mais l’accompagnement psychosocial reste insuffisant, l’accent étant mis sur l’aspect physique. Dans les régions, les limites sont marquées : plateau médical réduit, insuffisance du transport médicalisé et manque de spécialistes.
Quelles réformes seraient nécessaires pour améliorer la prise en charge ?
Plusieurs efforts s’imposent : améliorer le système d’évacuation médicale, multiplier les numéros d’urgence, et mettre en place un système informatisé en temps réel pour connaître la disponibilité des lits. Il faut aussi vulgariser les techniques de secourisme dans les écoles et les médias. Dans les régions, il est indispensable d’équiper correctement les structures et d’y affecter davantage de spécialistes.
Quel message essentiel souhaitez-vous faire passer au public ?
La prise en charge initiale est déterminante. Certains gestes, bien que réalisés avec de bonnes intentions, peuvent être préjudiciables. Une mobilisation inadaptée peut être mortelle, notamment en cas d’atteinte de la colonne vertébrale. Enfin, pour les accidents de trajet, il est essentiel d’établir un constat et d’obtenir un certificat médical initial. Sans ces documents, la victime risque de perdre ses droits auprès de l’assureur ou de la Caisse de Sécurité Sociale.
