Dakar, 10 mars (SL-INFO) – Plus d’un an après son enlèvement en Guinée par des hommes en tenues militaires, Abdoul Sacko compose toujours avec les séquelles physiques et psychologiques des tortures qu’il a subies. Aujourd’hui en exil, ce militant critique des autorités guinéennes est l’un des rares à avoir recouvré la liberté, alors que les disparitions forcées se multiplient dans son pays.
Une chape de plomb s’est abattue sur la Guinée après l’arrivée au pouvoir du général Mamadi Doumbouya par un putsch en 2021. Le phénomène des enlèvements d’opposants ou de leurs proches est depuis devenu systémique dans cet Etat d’Afrique de l’Ouest, coutumier des régimes autoritaires depuis son indépendance de la France en 1958.
« J’ai été molesté, giflé, arme pointée sur la tête », raconte à l’AFP Abdoul Sacko à Dakar, au Sénégal.
Kidnappé à son domicile dans la nuit du 19 février 2025 sous les yeux de sa famille, le militant explique avoir subi des séances de tortures dans plusieurs lieux de Conakry qu’il n’a pu identifier, étant constamment cagoulé.
Ses ravisseurs lui ont fait subir des simulations de noyade en lui demandant s’il comptait organiser un coup d’Etat, « pourquoi (il) aime tant critiquer, parler de corruption », relate ce responsable du Forum des forces sociales de Guinée, un mouvement citoyen.
Quelques heures plus tard, il sera relâché en brousse et retrouvé dans un état critique à une soixantaine de kilomètres de Conakry.
Sa libération fait figure d’exception dans la Guinée de Mamadi Doumbouya.
« Entre les mains de l’État »
« Depuis 2023 jusqu’à aujourd’hui, on compte une vingtaine de personnes victimes de disparitions forcées », affirme Alseny Farinta Camara du mouvement Tournons la Page, une organisation de la société civile.
Ce militant a lui-même échappé à une tentative d’enlèvement en août 2024. Il était sorti faire une course lorsque des gendarmes sont venus à son domicile. Averti par des voisins, il a fui immédiatement à l’étranger sans jamais repasser chez lui.
Depuis le Sénégal où il a trouvé refuge, il continue de documenter les violations des droits de l’homme en Guinée: « On assiste à des arrestations arbitraires, des tortures, des enlèvements et des disparitions ».
Les autorités ont toujours nié être au courant de ces disparitions et les quelques enquêtes annoncées restent lettre morte, au grand désarroi des associations de défense des droits humains.
Cas emblématiques, Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah, membres de la société civile, sont portés disparus depuis juillet 2024 après avoir été enlevés.
« Où ils sont? Ils sont entre les mains de l’Etat. Est-ce qu’ils sont vivants? La réponse, c’est l’Etat qui peut la donner », s’agace M. Sacko.
Arrivé au pouvoir par la force en 2021, Mamadi Doumbouya a légitimé son pouvoir aux yeux des partenaires internationaux en organisant en décembre une élection présidentielle taillée pour lui, sans opposant d’envergure.
Après son élection, il a reçu les félicitations de ses partenaires, sans qu’aucun pays ou institution internationale n’exprime de réserve sur la question des droits de l’homme.
La Guinée a réintégré la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union africaine (UA), dont elle avait été exclue après le coup d’État.
« Silence absolu »
En participant en février au sommet de l’UA à Addis Abeba, en Ethiopie, le dirigeant guinéen a acté son retour au sein de la communauté internationale.
« Mamadi Doumbouya a rejoint le club des bons putschistes qui ont joué le jeu, qui ont organisé des élections et qui sont maintenant des chefs d’Etat légitimes aux yeux de la communauté internationale », souligne Franklin Nossiter, analyste pour le centre de réflexion International Crisis Group (ICG).
Le gouvernement guinéen a annoncé vendredi soir la dissolution de 40 partis politiques, dont les trois principales formations d’opposition, suscitant l’inquiétude de la société civile et de la classe politique.
« Tous ces pays qui partagent avec nous les valeurs de démocratie sont plus préoccupés aujourd’hui à faire des affaires avec le régime militaire », déplore Alseny Farinta Camara.
Mais la normalisation du régime n’a pas enrayé la litanie de disparitions dans le pays: le 3 mars, la mère et la sœur d’un opposant en exil ont été enlevées à leur domicile par des inconnus avant d’être relâchées lundi.
La plupart des opposants guinéens vivant aujourd’hui en exil, ce sont leurs proches qui désormais disparaissent.
C’est notamment le cas des enfants, âgés de 16 et 14 ans, du chanteur en exil Elie Kamano, ou encore du père, âgé de 72 ans, du journaliste Mamoudou Babila Keïta: emmenés par des inconnus, aucun n’est réapparu.
Sous la dictature d’Ahmed Sékou Touré (1958-1984), des dizaines de milliers de prisonniers politiques et citoyens ordinaires ont été torturés et mis à mort dans le tristement célèbre camp d’internement militaire Boiro, à Conakry.
Pour Abdoul Sacko, le phénomène est désormais pire: « Jamais dans l’histoire de la Guinée on n’a connu cette situation où les hommes disparaissent dans le silence absolu de l’Etat, sans que l’Etat n’assume. »
