Dakar, 02 Avril (SL-INFO) – Dernier pays qualifié pour la Coupe du Monde 2026, l’Irak a mis fin à une attente de 40 ans. Malgré la guerre qui a perturbé le pays depuis des décennies et le contexte géopolitique qui a rendu cette qualification très compliquée, les Lions de la Mésopotamie tiennent leur exploit.
Terre de football, l’Irak a toutefois souvent été lié à sa situation politique. En progrès dans les années 1970 et 1980 avec notamment une demi-finale de Coupe d’Asie en 1976, ce qui a longtemps été leur meilleure prestation dans la compétition, les Irakiens ont aussi glané les Coupes Arabes 1985 et 1988 ainsi que les Coupes du Golfe 1979, 1984 et 1988. En 1986, les Lions de la Mésopotamie vont même obtenir leur qualification pour la Coupe du Monde au Mexique. La première participation de leur histoire dans la plus prestigieuse des Coupes. Néanmoins, l’aventure tournera court avec trois défaites contre le Paraguay (0-1), la Belgique (1-2) et le Mexique (0-1).
Un pays marqué par la guerre
Derrière en revanche, la situation va se compliquer pendant près de 20 ans. Lancée en 1980, la guerre entre l’Irak et l’Iran va durer jusqu’en 1988 et laissera place à l’invasion du Koweït par le gouvernement de Saddam Hussein en 1990. Une coalition internationale menée par les États-Unis interviendra jusqu’en 1991 occasionnant le retrait des troupes irakiennes du Koweït. Sur cette période, la position géopolitique de l’Irak sera écornée et l’empêchera de participer aux Coupes d’Asie 1988 et 1992.
Quarts de finaliste en 1996, 2000 et 2004, les Irakiens réussiront des performances intéressantes alors que le contexte ne leur a jamais été favorable. En 2003, la Guerre d’Irak a lieu et provoque la chute de Saddam Hussein. Un tremblement de terre pour le pays qui ne s’en est jamais totalement relevé depuis. Pour la sélection, le gouvernement de Saddam Hussein était symbole de torture au sens le plus strict du terme. Fils du dictateur, Oudaï Hussein, était à la tête du comité olympique et de la fédération de football de son pays. Et ce dernier ne tolérait pas vraiment les défaites.
L’ère de la terreur sous Saddam Hussein
«Parce que nous perdions à chaque tournoi, les joueurs ont commencé à développer un complexe d’infériorité. Uday pensait qu’en enfermant les joueurs et en les tabassant, il les rendrait plus forts, plus vicieux. Après un match perdu contre le Bahreïn, en 2001, sept joueurs sont allés en prison. Il en a tabassé plusieurs. Ils utilisaient des câbles pour nous fouetter. Non, non, ils ne mettaient pas le courant pour nous mettre des décharges. Après un match perdu contre le Kazakhstan, il a enfermé toute l’équipe dans une pièce aux murs rouges, à la lumière rouge, pour nous rendre fous. Au bout d’une heure, on devenait déjà un peu fous» a notamment confié Laith Hussein, un ancien milieu de terrain (96 capes, 25 buts) en 2003 dans un documentaire pour Journeyman Pictures.
La fin de Saddam Hussein marquera un nouveau départ pour la sélection. En effet après une Coupe d’Asie sérieuse en 2004 avec une élimination en quart de finale, l’Irak va réaliser l’exploit de gagner l’édition 2007. En tête de leur groupe devant l’Australie, la Thaïlande et Oman, les Irakiens domineront ensuite le Vietnam (2-0), la Corée du Sud (0-0, 4-3 aux Tab) et l’Arabie saoudite (1-0). Un véritable exploit pour la bande de Jorvan Vieira qui sera menée par le légendaire Younis Mahmoud alors 29e du Ballon d’Or 2007. Cela permettra à l’Irak de participer à la Coupe des Confédérations 2009, mais la sélection sera éliminée dés la phase de poules. Derrière, l’Irak s’est maintenu dans le haut du panier en Asie sans pour autant faire mieux qu’une 4e place lors de la Coupe d’Asie 2015, ni même se qualifier en Coupe du Monde. Cependant, l’élargissement de la compétition à 48 pays a tout changé.
2026, l’incroyable odyssée de l’Irak
Alors que l’Australie, l’Iran, la Corée du Sud, l’Arabie saoudite et le Japon ont bloqué les places qualificatives des éditions 2014, 2018 et 2022, des nations importantes en Asie comme l’Ouzbékistan, la Jordanie et l’Irak ont souvent échoué de peu. Cependant l’élargissement de 4,5 places à 8,5 places pour l’Asie a bien aidé. Avec 6 victoires en 6 matches lors du deuxième tour, l’Irak a accédé aisément au 3e tour. Dans le groupe B avec la Corée du Sud, la Jordanie, Oman, la Palestine et le Koweït, les Irakiens vont se saborder en loupant les deux premières places directement qualificatives. Longtemps dans le top 2, les Irakiens vont louper la phase retour avec un nul contre le Koweït (2-2) et des défaites contre la Palestine (2-1) et la Corée du Sud (2-0) qui l’ont fait échouer à un point de la Jordanie.
Reversés au 4e tour dans un groupe avec l’Indonésie et l’Arabie saoudite, les Irakiens vont gagner 1-0 contre les Indonésiens et faire un match nul 0-0 contre les Saoudiens. Un résultat insuffisant, car avec sa victoire 3-2 contre l’Indonésie, l’Arabie saoudite est passée grâce à son nombre de buts inscrits. L’Irak a donc enchaîné une deuxième phase de barrages contre les Émirats arabes unis qui s’est achevée de manière victorieuse (1-1/2-1). De quoi offrir un troisième reversement pour l’Irak en barrages intercontinentaux. Dans la nuit de mardi à mercredi, les Irakiens ont défié la Bolivie et se sont imposés 2-1, obtenant ainsi leur qualification pour la Coupe du Monde 2026. La fin de 40 ans d’attente après un parcours dantesque où ils auront disputé 21 matches à travers cinq tours qualificatifs. Une phase éliminatoire qui aura duré deux ans et demi puisque les Irakiens ont lancé leurs qualifications le 16 novembre 2023.
L’Irak aurait pu ne pas défendre ses chances
Pour autant, cette belle histoire a failli être mise à mal par la situation géopolitique. Cette fois, ce n’est pas le gouvernement irakien qui était remis en cause, mais bien le conflit opposant les États-Unis à l’Iran, pays voisin de l’Irak. Espace aérien bloqué, sélectionneur Graham Arnold bloqué au Qatar ou encore manque de visas pour certains joueurs et membres du staff, la panique était de mise début mars. La FIFA aura même proposé un plan de trajet de 25 heures de route vers la Turquie pour que les Irakiens puissent s’envoler vers le Mexique. Une absurdité dénoncée par Graham Arnold qui réclamait un report du match dans un entretien accordé à l’Australian Associated Press.
« Une équipe composée uniquement de joueurs évoluant hors d’Irak ne serait pas notre meilleure équipe, et nous devons disposer de notre meilleur effectif pour le match le plus important du pays depuis 40 ans. Si la FIFA reportait le match, cela nous donnerait le temps de bien nous préparer. Que la Bolivie affronte le Suriname ce mois-ci et, une semaine avant la Coupe du Monde, nous jouerons contre le vainqueur aux États-Unis. À mon avis, cela donnerait également à la FIFA plus de temps pour décider de son sort vis-à-vis de l’Iran. Si l’Iran se retire, nous participerions à la Coupe du monde, ce qui donnerait également aux Émirats arabes unis, que nous avons battus en qualifications, l’occasion de se préparer à affronter la Bolivie ou le Suriname », avait-il confié. Finalement la situation s’est arrangée et l’Irak a bien pu s’offrir cette qualification historique pour la Coupe du Monde 2026.
« Avec tout le chaos qui règne actuellement dans le Monde, j’ai un peu perdu mes repères et je ne pouvais pas aller voir les joueurs s’entraîner. J’étais un peu plus éloigné d’eux, mais cette semaine de préparation s’est très bien passée. Je dois leur rendre hommage : ils ont montré une combativité exceptionnelle. Ils se sont donnés à fond et 46 millions de personnes sont fières de leur équipe », a lâché Graham Arnold au site de la FIFA après la partie. Dans un peu plus de deux mois, les Irakiens défieront la Norvège, la France et le Sénégal pour des matches de prestige. Une belle récompense pour un pays et un peuple féru de football, mais où la politique et l’actualité a souvent pris le dessus sur les moments de joie. Tout un peuple peut enfin célébrer.
