Dakar, 03 mars (SL-INFO) – Au lendemain de l’élimination de Nemesio Oseguera Cervantes, alias “El Mencho”, l’un des narcotrafiquants les plus recherchés du Mexique, le ministre de la Défense, Ricardo Trevilla Trejo, a jeté un pavé dans la mare : 80 % des armes saisies aux cartels proviennent des États-Unis. Cette déclaration met en lumière une réalité sanglante où la puissance de feu des organisations criminelles mexicaines est directement alimentée par un flux incessant d’armes venues du nord.

Le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), que dirigeait El Mencho, est emblématique de cette militarisation. Connu pour son arsenal de type militaire, ce cartel a démontré sa capacité de nuisance spectaculaire, allant jusqu’à abattre un hélicoptère de l’armée mexicaine en 2015. Aux côtés du Cartel de Sinaloa et du Cartel du Golfe, il dispose de fusils d’assaut, de chargeurs à haute capacité et parfois même d’explosifs, transformant des régions entières du Mexique en zones de guerre.

Ce surarmement est le fruit d’un paradoxe juridique. Alors que la loi fédérale mexicaine sur les armes à feu et les explosifs restreint de manière draconienne l’accès des civils aux armes, les lois américaines, beaucoup plus permissives, créent un marché d’approvisionnement quasi inépuisable. Selon les estimations, entre 200 000 et 500 000 armes à feu sont acheminées illégalement chaque année des États-Unis vers le Mexique.

Selon Annette Idler, professeure en sécurité mondiale à l’Université d’Oxford, les cartels utilisent diverses méthodes pour acquérir ces armes : achats-prête-noms (straw purchases), revendeurs non agréés, vols et courtiers spécialisés. Les armes sont souvent démontées et transportées en petites quantités par voie terrestre pour échapper aux contrôles. Un exemple frappant est la saisie de 137 000 munitions de calibre .50 depuis 2012, dont près de la moitié a été tracée jusqu’à l’usine de munitions de l’armée de Lake City, dans le Missouri, le plus grand fabricant de munitions pour armes légères de l’armée américaine.

Face à cette hémorragie, le Mexique a tenté de riposter sur le terrain judiciaire. En 2021, le gouvernement mexicain a intenté un procès de 10 milliards de dollars contre de grands fabricants d’armes américains, dont Smith & Wesson et Glock, les accusant de pratiques commerciales facilitant ce trafic. Cependant, la Cour suprême des États-Unis a rejeté la plainte en juin, invoquant une loi fédérale de 2005 qui protège les fabricants de poursuites liées aux crimes commis avec leurs produits. Une autre action en justice visant directement cinq armureries de l’Arizona est toujours en cours.

Du côté américain, les tentatives pour endiguer ce trafic ont connu des résultats mitigés, voire désastreux. L’opération “Fast and Furious” (2009-2011), menée par l’ATF, a permis à plus de 2 000 armes d’être vendues illégalement pour être tracées jusqu’aux chefs de cartel. L’opération fut un échec retentissant : les autorités ont perdu la trace de la plupart des armes, dont certaines ont été utilisées dans des centaines de crimes, y compris le meurtre de l’agent de la patrouille frontalière américaine Brian Terry en 2010.

Plus récemment, le “Projet Thor” (2018-2021) a permis de cartographier les chaînes d’approvisionnement, mais il a été démantelé en 2022 par l’administration Biden, sans explication publique.

Alors, les États-Unis arment-ils délibérément les cartels ? Les experts s’accordent à dire que non. Selon Benjamin Smith, historien à l’Université de Warwick, il ne s’agit pas d’un plan délibéré, mais plutôt des conséquences imprévues de stratégies ratées et d’un manque de volonté politique. Il souligne que le problème pourrait être facilement contenu par une réglementation plus stricte, mais que cela relève d’un “choix politique influencé par la pression intérieure et la commodité politique de blâmer les Latino-Américains plutôt que les Américains pour la violence des cartels”.

Pour Annette Idler, la solution réside dans un changement de paradigme. “Une stratégie crédible exige que Washington traite le trafic d’armes à feu vers le sud avec la même urgence que les flux de drogues et de personnes vers le nord”, explique-t-elle. Tant que la sécurité frontalière sera perçue comme un problème à sens unique, le fleuve d’acier et de poudre continuera d’irriguer la violence au sud du Rio Grande.

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