Dakar, 11 mars (SL-INFO) – Dans ce nouveau volet de « Lumières de la Foi », Seneweb vous transporte au cœur du XIXe siècle, une époque de bouleversements où la foi s’est faite rempart contre l’oppression. Nous découvrons le destin exceptionnel d’Amary Ndack Seck, un homme dont la vie fut une synthèse parfaite entre le savoir du recteur de daara, le courage du résistant et la sagesse du bâtisseur. De Thiénaba Kadior à la fondation de Thiénaba Seck, portrait d’un architecte de l’Islam dont la devise lie éternellement la plume, la charrue et la prière.

Figure à la croisée du savoir, de l’action et de la spiritualité, Amary Ndack demeure ainsi l’un des architectes d’un islam sénégalais fondé sur l’équilibre entre érudition, engagement et autonomie.

La place d’Amary Ndack dans l’histoire religieuse et politique du Sénégal se distingue par son originalité. Rare figure à avoir incarné pleinement les différentes dimensions de l’engagement islamique au XIXe siècle, il fut successivement recteur de daara au Kajoor (1860-1871), résistant à la conquête coloniale (1871-1875), puis guide religieux et fondateur d’un centre spirituel à Thiénaba (1882-1899).

Origines et formation

Né vers 1830 à Thiénaba Kadior, près de Kébémer, Amary Ndack est issu d’un double héritage. Son père, Ahmed Saïb, devenu « Massaer » par la phonétique wolof, était un Maure dont les ancêtres s’étaient établis au Kajoor depuis plusieurs générations. Sa mère, Ndack Fall, appartenait à la lignée des Fall Maasigui et était apparentée au Damel Birima Fatma Thioub.

Formé très tôt par son père et son frère

 Abdourahmane Seck, il se distinguait par son érudition. À la mort de son père en 1860, bien qu’il fût le cadet, il hérita de la fonction de maître d’école coranique. Outre l’enseignement, il cultivait la terre et commercialisait ses produits à Saint-Louis.

C’est lors d’un de ces voyages qu’il rencontra Dahirou Mahdiyou, frère du marabout toucouleur Cheikhou Ahmadou (Ahmadou Mahdiyou). Initié au Wird Tijaan, Amary Ndack fut introduit dans la voie spirituelle de ce maître, lui-même fils de Mamadou Hammé, fondateur du centre religieux de Wuro Madyu, près de Podor.

Si l’histoire a souvent mis en avant sa dimension de moujahid, elle tend à minimiser celle d’érudit. Pourtant, c’est bien son savoir, reconnu par Cheikhou Ahmadou lors d’un entretien nocturne, qui lui valut le titre d’imam de la résistance après la chute de Hamdan Haafiz à Ndiakiw.

Le résistant face à la conquête coloniale (1871-1875)

L’engagement combattant d’Amary Ndack s’inscrit dans le contexte de l’expansion coloniale française. Les autorités coloniales percevaient l’islam comme un obstacle à leur projet de domination et identifièrent plusieurs foyers religieux comme subversifs, dont Wuro Mahdiyou.

Une première expédition fut menée le 28 juin 1869 par le capitaine de frégate Vallon pour détruire le centre. Malgré l’incendie, le site fut reconstruit. En 1871, une seconde mission, conduite par le Lam Toro Samba Oumou Hané, allié des Français, ravagea de nouveau le foyer religieux.

C’est dans ce contexte qu’Ahmadou Madyu fit appel à Amary Ndack. Celui-ci quitta Thiénaba Kajoor avec ses élèves et ses proches pour rejoindre son maître. Entre 1871 et 1875, il participa aux combats contre les troupes coloniales et leurs alliés ceddo.

Samba Sadio : transmission et héritage

L’épisode de Samba Sadio constitue un moment clé. Il marque une double transmission : ésotérique d’abord, lors d’un aparté nocturne entre le maître et le disciple ; publique ensuite, à l’aube, devant témoins.

À la disparition de Cheikhou Ahmadou, Amary Ndack devint l’un de ses principaux héritiers spirituels. Son rôle d’imam dans le dispositif du jihad s’affirma alors pleinement. Au-delà des péripéties militaires, cette période révéla ses qualités : érudition à Ndiakiw, bravoure à Sakh, fidélité spirituelle à Thiowane, et statut de dépositaire d’un héritage maadyanke à Samba Sadio.

Le guide religieux et bâtisseur de Thiénaba (1882-1899)

Après un périple qui le mena au Saloum, à Pire puis à Diayane dans le Baol occidental, Amary Ndack s’installa définitivement en 1882 à Thiénaba, entre Thiès et Khombole, avec l’autorisation du Teigne du Baol, parent du côté maternel.

Pendant dix-sept ans, jusqu’à sa mort en 1899, il y développa un projet religieux et éducatif original, fondé sur l’enseignement, la tarbiyya (formation spirituelle) et le travail agricole. Son programme éducatif se résumait dans la devise : « Alluwa, Alleba, Allahou Akbar ». Il comparait la pratique religieuse à une marmite reposant sur trois pieds indispensables : la dévotion, la connaissance, le travail.

Sans connaissance, affirmait-il, la dévotion sombre dans l’obscurantisme. Sans expertise, le travail devient une agitation inefficace. Le savoir constitue donc le fondement de toute action.

Le travail occupait une place centrale dans sa pensée. Il garantissait l’autonomie matérielle et spirituelle. « L’érudit qui ne travaille pas confie son ventre à autrui », enseignait-il. Même la richesse héréditaire ne dispensait pas du labeur : travailler était une exigence morale pour ne pas vivre en « parasite de Dieu ».

Il mettait également en garde contre la dépendance au pouvoir : « Buur du maye, day këptël » (le pouvoir ne fait pas de dons, il tend des pièges). Pour Amary Ndack, l’autonomie par le travail était la condition d’une foi préservée et d’une capacité permanente à soumettre l’autorité à la critique éthique. Après sa disparition, la succession d’Amary Ndack fut assumée par son fils aîné Momar Talla Seck, né en 1868.

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