Dakar, 24 fév (SL-INFO) – Hier mardi, le premier ministre Ousmane Sonko était à l’hémicycle. Durant trois tours d’horloge, il a répondu aux questions des députés et abordé plusieurs questions chaudes de l’actualité. Amadou Moctar Ann, Enseignant-chercheur à BEM et à Dakar Science Po, Chercheur à l’Ecole doctorale Sciences Juridiques, Politiques, Economiques et de Gestion à Université Cheikh Anta Diop, décortique la prestation du chef du gouvernement dans cet entretien accordé à Seneweb.

Globalement, comment jugez-vous la communication du Premier ministre Ousmane Sonko : bonne ou mauvaise ?

La séance de questions d’actualité du 24 février 2026 a offert à Ousmane Sonko un espace politique formel : la tribune parlementaire, là où un chef de gouvernement est tenu de répondre sans filet et sans la protection du discours préparé. Dans l’ensemble, sa communication a été offensive et maîtrisée sur plusieurs dossiers. Il a affiché une posture de dirigeant qui assume, qui interpelle et qui recadre. Cela dit, une lecture attentive des faits rapportés lors de cet exercice révèle aussi des zones de fragilité, notamment là où les promesses passées ont rencontré les décisions présentes. La crédibilité d’un gouvernement repose sur la capacité à articuler la parole et l’acte dans un rapport de continuité. Or, sur au moins un dossier important, celui de la criminalisation de l’homosexualité, ce rapport s’est montré défaillant. Ce constat ne relève pas d’un jugement moral, mais d’une analyse de la cohérence communicationnelle, qui constitue l’une des ressources de pouvoir d’un chef de gouvernement.

Il serait donc réducteur de la qualifier globalement de bonne ou de mauvaise : elle a été convaincante sur certains terrains, exposée sur d’autres.

Quels ont été les points forts de sa communication ?

Le premier point fort tient à la manière dont Sonko a géré le dossier de la crise à l’Université Cheikh Anta Diop. Là où beaucoup de dirigeants auraient esquivé, il a choisi d’assumer la décision d’intervention sécuritaire, tout en condamnant fermement les débordements constatés sur le terrain, notamment les violences contre des étudiants désarmés et la destruction de biens. Cette double posture, qui distingue la légitimité de la décision et l’illégitimité des excès, révèle une communication calibrée.

Cette démarche lui permet de conserver la maîtrise du récit sans assumer l’intégralité des conséquences opérationnelles. C’est, en droit administratif, la distinction classique entre la responsabilité de l’administration et les fautes commises par ses agents : la première engage l’État, la seconde expose l’agent fautif à une responsabilité propre. En articulant ces deux registres, Sonko a esquissé un cadre juridique implicite qui offre une sortie politique acceptable.

Cette posture traduit également la volonté de préserver un double capital politique : l’autorité de l’homme d’État garant de la sécurité des biens publics et la relation historique entretenue avec la jeunesse estudiantine. La crise de l’UCAD n’est pas seulement une crise universitaire. Elle est un révélateur des tensions entre la logique d’ordre public d’un gouvernement installé et les attentes de rupture d’une génération qui a porté ce gouvernement au pouvoir.

Le deuxième point fort est la gestion de l’épisode Mame Mactar Guèye. En lui retirant publiquement sa garde rapprochée après des prises de position jugées excessives sur la diffusion publique des noms de personnes accusées d’homosexualité, le Premier ministre a posé un acte : les acteurs para-institutionnels ne sauraient se substituer à l’État dans la gestion des affaires régaliennes. Il s’agit d’une problématique plus large : celle du rapport entre le souverain et les acteurs non étatiques qui prétendent agir en son nom ou à ses côtés. Il convient toutefois de noter que M. Mame Mactar Guèye a toujours joué un rôle de sentinelle sur les questions de société. Il ne fait que poursuivre son combat qui peut être apprécié diversement.

Le troisième point fort porte sur la question des supporters sénégalais détenus au Maroc. Le Premier ministre a adopté un ton mesuré, conforme aux règles de la diplomatie. Il a opté pour un discours de souveraineté réciproque, rappelant que le Sénégal ne peut pas contraindre le Maroc à libérer ses ressortissants. Cette position, conforme au principe de non-ingérence tel qu’il est consacré par le droit international, offre une couverture juridique à ce qui pourrait autrement être perçu comme une impuissance diplomatique. En déclarant que toutes les voies de recours disponibles avaient été activées, depuis le niveau présidentiel jusqu’au ministère des Affaires étrangères, M. Ousmane Sonko a démontré que l’affaire avait été traitée conformément aux règles de protection consulaire et diplomatique relatives à l’assistance aux ressortissants détenus à l’étranger. Cette position, bien que conforme à la pratique internationale, ne satisfait pas une bonne partie des Sénégalais qui estiment que le gouvernement ne fait pas assez pour défendre ses compatriotes partis au Maroc pour « porter haut les couleurs » du pays.

Quels en ont été les points faibles ?

Le point faible le plus saillant de cette communication est l’écart entre les engagements pris en campagne et la réalité législative. Le député Abdou Mbow a rappelé en séance qu’en décembre 2022, M. Sonko avait affirmé que la criminalisation de l’homosexualité serait l’une des premières lois votées après son accession au pouvoir. Le projet de loi adopté le 18 février 2026 ne propose qu’un réaménagement du délit existant. Le parlementaire a exploité cet écart. Cet écart illustre le gap de mise en œuvre, c’est-à-dire la distance entre la rhétorique de campagne, produite dans un contexte de compétition électorale, et la décision gouvernementale, contrainte par des réalités institutionnelles et juridiques que l’opposition n’a pas à gérer. Bien que le chef du gouvernement ait souligné les avantages du renforcement de l’arsenal juridique sénégalais en matière de lutte contre les pratiques LGBT, une grande partie de la population sénégalaise reste sceptique. Cela alimente le sentiment de reniement, qui fournit à l’opposition des arguments pour saper la crédibilité du gouvernement.

Cette position comporte également une dimension géopolitique. Il s’agit d’une contrainte extérieure, que M. Ousmane Sonko a brièvement évoquée en faisant référence au risque de campagnes de dénigrement internationales, mais qui n’a pas été expliquée avec la transparence qu’aurait exigée un discours gouvernemental rigoureux.

L’autre point faible est sa tendance à qualifier l’adversaire plutôt qu’à répondre à l’argument. Refuser de s’adresser directement à Abdou Mbow en se déclarant en dialogue avec les Sénégalais en général est un procédé rhétorique qui appartient à la communication d’opposition, non à la communication gouvernementale. L’opposition peut se permettre de court-circuiter les institutions pour s’adresser directement au peuple ; un Premier ministre, en revanche, est tenu par les conventions du débat parlementaire de répondre aux questions dans le registre institutionnel dans lequel elles sont posées. Ce glissement pourrait révéler que Sonko n’a pas encore accompli, dans ses réflexes communicationnels, la transition complète entre le tribun d’opposition et le chef de gouvernement.

Comment jugez-vous son discours sur la problématique de l’homosexualité ?

Sur l’homosexualité, le discours de Sonko a suivi deux lignes distinctes. La première est une réaffirmation de son opposition morale à l’homosexualité, en phase avec les valeurs dominantes de la société sénégalaise. La seconde est une mise en garde contre les excès de la répression et de la vindicte publique, en particulier la divulgation du statut sérologique de personnes mises en cause.

Sur ce dernier point, sa position est juridiquement défendable. Il a exprimé son indignation face à la publication dans la presse du statut sérologique de personnes impliquées dans l’affaire de transmission présumée du VIH, en insistant sur les conséquences humaines de ces publications pour les familles innocentes, dont les enfants subissent une stigmatisation sociale qui les empêche de mener une vie normale. Cette préoccupation est conforme au principe de confidentialité des données médicales, tel qu’il est promu par les instances sanitaires nationales. Le Comité national de lutte contre le Sida a lui-même pris position récemment sur la nécessité de protéger la confidentialité des personnes vivant avec le VIH.

Il convient également de noter la dimension géoéconomique de ce débat. Les bailleurs de fonds internationaux qui financent les programmes de santé publique au Sénégal, notamment dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida, posent généralement des conditions implicites de respect des droits des personnes vivant avec le VIH. Une politique de stigmatisation publique risquerait de compromettre l’accès aux financements du Fonds mondial et d’autres mécanismes multilatéraux, ce qui constitue un enjeu économique réel que le Premier ministre n’a pas mentionné explicitement.

Et sur la crise universitaire, comment évaluez-vous le discours du premier ministre ?

Le discours du Premier ministre a été plus solide dans sa construction. Il a assumé la décision d’intervenir, reconnu des manquements dans l’exécution et promis une enquête sur le décès d’un étudiant lors des troubles. Il a aussi annoncé des réformes institutionnelles, dont l’installation d’un commissariat sur le campus et une délocalisation partielle de certains services de l’université. Cet argument est recevable sur le plan juridique, même s’il ne clôt pas le débat sur la proportionnalité de la réponse sécuritaire. La question qui reste en suspens est la suivante : les résultats de l’enquête annoncée sur la mort de l’étudiant, Abdoulaye BA, seront-ils rendus publics et déboucheront-ils sur des mesures concrètes ? C’est sur cette base que son discours du 24 février sera évalué au fil du temps.

Par ailleurs, la crise de l’Ucad révèle un enjeu plus large : celui de la gestion d’une jeunesse diplômée dans un pays où le taux de chômage des jeunes demeure élevé. L’université n’est pas seulement un espace de formation ; elle est un réservoir de tensions sociales qui, depuis les indépendances, a régulièrement servi de caisse de résonance aux crises politiques. Les annonces de réformes institutionnelles faites par M. Ousmane Sonko, notamment l’installation d’un commissariat et la délocalisation partielle de certains services, sont des réponses sécuritaires et logistiques. Elles ne constituent pas encore une réponse à la crise de gouvernance universitaire dans sa dimension systémique.

Les mots du Premier ministre sur l’affaire des supporters détenus au Maroc, que laissent-ils transparaître sur les rapports entre les deux pays ?

L’affaire des 18 supporters sénégalais condamnés au Maroc après les incidents de la finale de la CAN du 18 janvier 2026 n’est pas un fait divers sportif. Elle s’inscrit dans une architecture géopolitique régionale qui mérite d’être analysée avec rigueur. Le Maroc et le Sénégal entretiennent des relations bilatérales denses, marquées par une coopération économique solide, notamment dans les secteurs bancaire, des télécommunications et de l’immobilier, ainsi que par une relation historique fondée sur des liens religieux confrériques que Rabat a su exploiter dans sa stratégie d’influence en Afrique subsaharienne.

Dans ce contexte, le traitement des supporters sénégalais par la justice marocaine revêt une signification qui dépasse la simple application du droit pénal marocain. Il s’inscrit dans un rapport de force asymétrique que l’on pourrait qualifier de soft power différentiel : le Maroc, économie émergente avec une influence grandissante en Afrique de l’Ouest, dispose d’un levier de négociation plus large que le Sénégal sur la scène continentale. Cette asymétrie pourrait expliquer en partie la retenue calculée du discours de M. Ousmane Sonko.

Il faut noter que ce dossier a placé Sonko dans une position délicate : comment défendre ses ressortissants sans froisser un État « ami » avec lequel le Sénégal entretient des relations de coopération ? Son discours a répondu à cette contrainte par une stratégie d’équilibre apparent.

D’un côté, il a défendu l’action du gouvernement, en affirmant que toutes les démarches nécessaires avaient été conduites, du président de la République jusqu’au ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères. De l’autre, il a laissé transparaître une insatisfaction discrète mais lisible, en relevant que des incidents similaires impliquant des supporters marocains à l’étranger n’avaient pas donné lieu à des peines d’emprisonnement comparables. Cette comparaison, formulée avec retenue, constitue une critique voilée adressée à Rabat.

Son jugement sur la situation met en lumière un rapport bilatéral qui reste formellement courtois, mais dans lequel le Sénégal exprime une déception que les règles diplomatiques l’obligent à habiller avec soin. Par ailleurs, le Premier ministre a évoqué des voies de recours encore disponibles, ce qui indique que le dossier n’est pas considéré comme définitivement clos.

Les relations sont-elles devenues glaciales depuis l’épisode de la finale ?

Les faits disponibles à ce jour ne permettent pas de conclure à une rupture diplomatique au sens du droit international public. Aucun rappel d’ambassadeur n’a été signalé, aucune suspension de traité bilatéral, aucune déclaration de persona non grata... Les indicateurs formels d’une crise diplomatique ouverte sont absents.

Cela dit, on peut parler de tension structurelle pour caractériser l’état actuel des relations sénégalo-marocaines. Une tension structurelle désigne un état de friction durable entre deux États qui partagent des intérêts communs, mais dont les agendas divergent ponctuellement de manière suffisamment visible pour affecter la perception publique de la relation. L’affaire des supporters est précisément de cette nature : elle n’est pas assez grave pour déclencher une crise ouverte, mais elle est trop visible pour être ignorée.

Il convient d’inscrire cet épisode dans un contexte géopolitique plus large. Le Maroc conduit depuis plusieurs années une stratégie d’influence active en Afrique subsaharienne, symbolisée par son retour au sein de l’Union africaine en 2017 après une absence de trente-trois ans. Cette stratégie repose en partie sur l’entretien d’une image de puissance bienveillante et fraternelle à l’égard des pays africains voisins. Le traitement judiciaire des supporters sénégalais produit une friction avec cette image, ce qui explique peut-être pourquoi le dossier n’a pas encore trouvé d’issue rapide. La libération des supporters aurait pu être interprétée comme une capitulation sous pression diplomatique, ce que Rabat souhaite visiblement éviter.

Pour Dakar, l’enjeu géo-économique est également réel. Les investissements marocains au Sénégal représentent une part non négligeable du tissu financier sénégalais. Une dégradation des relations bilatérales pourrait affecter ces flux d’investissement, ce qui constitue un facteur de retenue supplémentaire pour un gouvernement qui cherche à attirer des capitaux dans un contexte de consolidation budgétaire.

La séquence de la finale de la CAN a exposé une ligne de fragilité dans la relation sénégalo-marocaine que ni Dakar ni Rabat n’avaient intérêt à révéler. La manière dont ce dossier se refermera (par l’appel, le transfert de peines ou la libération anticipée) donnera la mesure réelle de la solidité de cette relation et de la place que le Sénégal occupe dans la hiérarchie des priorités diplomatiques du royaume chérifien.

En définitive, les relations entre les deux pays ne sont pas glaciales au sens diplomatique du terme, mais elles traversent une période de « tension sourde ».

By

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *