Podor, 05 jan (SL-INFO) – »Ventre creux n’a point d’oreille », dit l’adage. À des centaines de kilomètres de Dakar, dans le nord du Sénégal, précisément dans le département de Podor, cette maxime prend une résonance tragiquement concrète. Ici, apprendre rime avec faim, fatigue et humiliation. Dans plusieurs villages enclavés, des écoliers se rendent chaque jour à l’école le ventre vide, après avoir parcouru de longues distances à pied, souvent sans petit-déjeuner, parfois sans espoir de déjeuner.
À cette épreuve s’ajoute une autre souffrance, plus silencieuse mais tout aussi violente : l’absence totale de toilettes dans certaines écoles. Une réalité qui fragilise la dignité humaine et viole le droit fondamental à une éducation décente.
Dans le Sénégal profond, l’école semble parfois avoir oublié sa promesse de protection et d’égalité. Le contraste avec les établissements urbains est saisissant : cantines scolaires, réfectoires, blocs sanitaires fonctionnels. Ici, au contraire, l’école commence par la faim, se poursuit par l’épuisement et se termine trop souvent par l’abandon. Deux villages illustrent cruellement cette réalité : Ouro Hamady Baga et Danaye Walo. Deux localités différentes, mais un même calvaire.
Ouro Hamady Baga : apprendre le ventre vide, survivre sans toilettes
À Ouro Hamady Baga, dès l’aube, les enfants prennent la route de l’école. Ils marchent longtemps. Ils arrivent fatigués. Et surtout, affamés. Bocar Aliou Sy, élève en classe de CE2, raconte avec des mots simples une réalité trop lourde pour son âge : « Nous faisons des kilomètres pour aller à l’école sans manger. Nos parents sont cultivateurs : ils partent tôt aux champs et reviennent tard dans la journée. Souvent, nos mamans servent le déjeuner tardivement et, pour ne pas arriver en retard à l’école, nous sommes obligés de rater les repas. Résultat : nous allons en classe sans manger, sans prendre ni le petit-déjeuner ni le déjeuner. Nous sommes épuisés, nous n’arrivons pas à nous concentrer et beaucoup d’élèves finissent par décrocher. Nous voulons une cantine pour rester à l’école et bien apprendre », raconte-t-il.

À ses côtés, Racky Diallo, en CM1, baisse la voix avant de confier : « Parfois, on fait des allers-retours pour manger, mais on rate quand même le repas. On vient le matin le ventre vide et on repart le soir pareil. On dort en classe, on n’arrive pas à suivre normalement. Une cantine aiderait nos parents pauvres. » Ici, s’endormir en classe n’est pas un manque de discipline. C’est un symptôme : celui de la faim.
L’autre calvaire : l’absence totale de toilettes
Mais la faim n’est pas le seul combat quotidien de ces enfants. À l’école de Ouro Hamady Baga, il n’existe aucune toilette. Pour satisfaire des besoins vitaux, les élèves se cachent derrière les salles de classe ou s’enfoncent dans la brousse. Les enseignants, eux, se rendent dans les concessions voisines. Racky Diallo poursuit, la voix tremblante :
« Nous n’avons pas de toilettes. Pour nous soulager, on va derrière les classes ou dans la brousse. Parfois, on rencontre des animaux. Ce n’est pas sûr, mais nous n’avons pas le choix. Nous faisons partie du Sénégal. Nous sommes des enfants et nous avons droit à des conditions dignes. »

Se soulager devient un danger : à la merci des serpents et autres singes, les buissons et les murs deviennent des sanitaires improvisés. Une situation qui menace la santé, la sécurité et la dignité humaine, renseigne un enseignant visiblement dégoûté par la situation.
Un directeur impuissant, mais révolté
Abdourahmane Diop, directeur de l’école, est impuissant face à la situation. L’homme se dresse cependant en père de famille et porte le combat pour l’épanouissement des potaches sous sa responsabilité. Il tire d’ailleurs la sonnette d’alarme : « Les élèves viennent de localités très éloignées. Certains repartent sans avoir mangé. La faim affecte la concentration et les résultats. Mais ce qui affecte le plus leur quotidien, c’est l’absence de toilettes. Les enseignants vont chez les voisins, les élèves derrière l’école. C’est risqué et indigne. Si nous pouvions avoir des toilettes, ce serait déjà une première urgence. »

À quelques kilomètres de là, Danaye Walo. Même décor. Même souffrance. Cette école élémentaire, créée en 1962, accueille aujourd’hui 125 élèves, mais peine à offrir les conditions minimales d’apprentissage. Son directeur, Thierno Birahim Diop, l’explique avec gravité, la voix chargée d’émotion : « Je suis le directeur de l’école élémentaire de Danaye Walo. Notre établissement compte un effectif total de 125 élèves. C’est une école qui polarise plusieurs hameaux et villages environnants. Les élèves viennent de Macina, situé à deux kilomètres, de Gourel Hady, également à deux kilomètres, du village de Gao, à un kilomètre, de Falao, à un kilomètre, mais aussi de villages situés sur la rive mauritanienne. Ce sont des kilomètres que ces enfants parcourent à pied, matin et soir, sous le soleil, parfois affamés, souvent épuisés, simplement pour venir apprendre. »

Chaque matin, ces élèves quittent leurs concessions à l’aube. Ils marchent en silence, traversent champs, pistes poussiéreuses et broussailles. Le soir, ils reprennent le même chemin, les jambes lourdes, le ventre toujours vide. Pour certains, la route est plus longue que les heures passées en classe.
Quand être une fille devient un obstacle à l’école
Dans cette école sans toilettes, les jeunes filles paient un prix encore plus lourd. Aïssata Bocar Sall, élève en classe de CM2, baisse les yeux avant de livrer un témoignage bouleversant, chargé de pudeur et de douleur : « Quand nous avons nos règles, c’est très difficile de venir à l’école. Il n’y a pas de toilettes, pas d’endroit pour se laver ou se changer. Parfois, on a peur de salir nos habits devant les autres. Moi-même, il m’est arrivé de rester à la maison plusieurs jours. J’ai raté beaucoup de cours. On ne le veut pas, mais on n’a pas le choix. »
Son récit choque car ici, avoir ses règles signifie souvent s’absenter, accumuler des retards, perdre confiance. Certaines filles préfèrent rester chez elles par honte, par peur des moqueries ou par manque de solutions. L’école, censée émanciper, devient un lieu d’angoisse.
Les garçons ne sont pas épargnés. Mamoudou Ibrahima Ly, élève en CM1 à l’école élémentaire de Danaye Walo, raconte une autre réalité, tout aussi alarmante : « Quand on a la diarrhée, on ne peut pas venir à l’école. Il n’y a pas de toilettes. Moi, je suis déjà resté à la maison parce que j’avais peur de ne pas pouvoir me retenir. Ici, si tu es malade, tu rates l’école.

Un témoignage simple, mais glaçant. Dans cette école, tomber malade signifie souvent disparaître des bancs de classe, parfois plusieurs jours. Sans sanitaires, sans eau, sans intimité, le corps devient un obstacle à l’éducation.
Revenant sur ces situations, Thierno Birahim Diop confie, la voix brisée : « L’absence de cantine, les longues distances, le manque de toilettes poussent certains élèves à abandonner. Quand je compare ces enfants aux miens, scolarisés dans des écoles équipées, j’ai les larmes aux yeux. La différence est énorme. Ces enfants font partie du Sénégal. Ils ont droit à l’égalité des chances. Nous demandons au moins des toilettes pour restaurer la dignité humaine des enfants. C’est le minimum. »
La douleur des parents
La représentante des parents d’élèves de Danaye Walo, Yayo Sall, parle avec le cœur lourd : « Nos enfants sont fatigués. Ils viennent à l’école sans manger et n’ont même pas de toilettes. Aller se soulager est un parcours du combattant, surtout pour les plus petits. On ne peut pas construire une maison sans toilettes. Ce n’est pas digne. » Puis, transformant sa peine en appel : « Les toilettes et la cantine ne sont pas un luxe. Ce sont des droits. Les enfants supportent cette souffrance depuis des années, dans le silence. Nous demandons simplement des toilettes pour protéger leur dignité, et si possible une cantine scolaire pour leur redonner le sourire. »
Ces témoignages mettent à nu une réalité troublante : sans cantine, sans toilettes, sans infrastructures de base, apprendre devient un combat quotidien. Dans les villages de Ouro Hamady Baga et de Danaye Walo, l’école n’abrite plus. Elle expose.
Cantines scolaires : une urgence nationale
La question des cantines scolaires dépasse l’alimentation. Elle touche à l’équité sociale, à la justice éducative et au respect de la dignité humaine. À Dakar, lors d’une rencontre sur l’alimentation scolaire, Amadou Kanouté, directeur exécutif de Cicodev Afrique, rappelait : « L’alimentation scolaire est un intrant capital. Un enfant qui a faim ne peut pas suivre correctement les enseignements. » Il a également souligné l’augmentation récente du budget alloué à l’alimentation scolaire dans le cadre du GMSANE, inscrite dans le budget 2025, avec une hausse de 13 %. Une avancée saluée, mais encore loin de répondre aux besoins criants sur le terrain.
Une cantine scolaire, des toilettes fonctionnelles. Ce ne sont ni des privilèges, ni des faveurs. Ce sont des droits fondamentaux. À Podor, des enfants continuent de marcher longtemps pour apprendre le ventre vide, de se cacher pour se soulager, de lutter pour rester éveillés en classe. Ils ne demandent pas la charité. Ils réclament la dignité. Autrement dit : une assiette pour apprendre, des toilettes pour vivre dignement. Tant que ces droits restent un privilège, l’école continuera de trahir sa promesse d’égalité. Et le silence, face à cette injustice, restera une forme de complicité.
