Dakar, 05 Mai (SL-INFO) – Plus de 500 projets soumis pour 40 financements disponibles. La réponse à l’appel à candidatures du Fonds compétitif pour la recherche à impact, lancé dans le cadre du programme Espoir-Jeunes du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, dit tout de l’état du secteur: une communauté scientifique vivante, des idées en abondance, mais une demande de financement structurellement insatisfaite. Ce fonds est une réponse courageuse. Il mérite d’être compris, soutenu et complété.

Un choix assumé face à des ressources limitées

La logique du Fonds est simple et honnête : plutôt que de saupoudrer des ressources rares sur l’ensemble du spectre de la recherche nationale, concentrer l’effort sur les projets à plus fort potentiel d’impact. C’est le principe du financement compétitif, et il est cohérent avec les contraintes réelles du pays.

Les chiffres sont éloquents. Sur un budget du MESRI de 316 milliards de FCFA en 2026, à peine 8 milliards, soit 2,6 %, sont consacrés à la recherche et à l’innovation. Le reste est absorbé par les charges d’enseignement et les œuvres sociales universitaires. Dans ce contexte, l’État ne peut pas tout financer. Il finance donc les meilleurs projets, sélectionnés de façon rigoureuse par un comité de 30 experts de renommée internationale.

L’architecture du Fonds reflète cette ambition différenciée. Les 40 projets retenus se répartissent en trois niveaux : 24 projets à 25 millions de FCFA pour les jeunes chercheurs et les idées émergentes ; 10 projets à 50 millions pour les équipes en phase de développement ; et 6 projets à 150 millions pour les consortiums d’excellence à fort impact structurant. L’enveloppe totale s’élève à 2 milliards de FCFA — soit environ 3 millions d’euros —, une injection supplémentaire représentant 25 % du budget annuel existant du programme Recherche du MESRI.

Ce que l’expérience régionale nous apprend

Cette initiative s’inscrit dans une dynamique déjà amorcée. Le Sénégal a en effet expérimenté ce type de mécanisme avec le Fonds National de Recherches Agricoles et Agroalimentaires (FNRAA), mis en place au début des années 2000, qui a introduit la logique des appels à propositions dans le secteur agricole. Si ses contributions ont été significatives, ses limites ont également été révélatrices : une couverture sectorielle restreinte, une forte dépendance aux financements extérieurs et une faible structuration des mécanismes de valorisation des résultats. Par ailleurs, le Fonds pour la Recherche et l’Innovation Scientifique et Technologique (FIRST), placé sous la tutelle du ministère en charge de la recherche, soutient des projets de petite envergure, avec des financements pouvant atteindre environ 20 millions de FCFA. Toutefois, ces montants demeurent insuffisants pour franchir le cap entre le prototypage et l’industrialisation. Dans ce contexte, le nouveau Fonds est appelé à capitaliser sur ces expériences afin de consolider un dispositif de financement plus structurant, durable et orienté vers l’impact.

Dans la sous-région, le Burkina Faso a construit depuis 2011 un modèle plus solide avec le FONRID (Fonds National pour la Recherche et l’Innovation pour le Développement), créé par le Décret n° 2011-828/PRES/PM/MRSI/MEF et encadré par la Loi n° 010-2013/AN. Opérationnel dès 2012, ce fonds multi-sectoriel dispose d’un budget annuel de l’ordre de 1 à 1,2 milliard de FCFA et a démontré qu’une gouvernance stable  avec un comité scientifique de 20 experts et un conseil d’administration multi-acteurs peut garantir la continuité d’un mécanisme de ce type au-delà des cycles politiques.

Plus ambitieux encore, le TETFund nigérian, créé en 1993 et réformé en 2011, finance l’enseignement supérieur et la recherche par un prélèvement obligatoire sur les bénéfices des sociétés enregistrées au Nigéria, taux porté à 3 % par la loi de finances 2023. En 2025, ce fonds a reçu uene allocation record de 1 600 milliards de nairas. La leçon est décisive : un mécanisme non discrétionnaire, adossé au tissu économique, produit des ressources prévisibles et massives, indépendamment des arbitrages budgétaires annuels.

Des impacts attendus, des risques à anticiper

À court terme, le Fonds mobilisera directement entre 200 et 320 chercheurs actifs dans des projets couvrant les secteurs prioritaires du pays : agriculture et souveraineté alimentaire, santé, énergie, numérique, gouvernance. Pour des laboratoires souvent à l’arrêt faute de moyens, c’est une bouffée d’oxygène concrète. À moyen terme, si le modèle est reconduit annuellement, il peut structurer durablement l’écosystème de recherche sénégalais : augmentation des publications indexées, dépôt de brevets, émergence de jeunes docteurs dans des domaines stratégiques.

Mais plusieurs risques doivent être anticipés pour que cette ambition se concrétise. Le premier est la concentration institutionnelle : sans mécanisme correcteur, tout fonds compétitif tend à favoriser les institutions les mieux dotées, au détriment des universités réegionales, Thiès, Saint-Louis, Ziguinchor, Bambey, l’Université du Sénégal Oriental. Un quota géographique explicite, réservant au moins 40 % des projets à des établissements hors de l’axe dakarois, serait une garantie simple et vérifiable.

Le deuxième risque est la dérive vers la publication académique au détriment de la recherche appliquée. Un fonds d’« impact » doit exiger des livrables concrets : prototypes, outils de politique publique testés, solutions transférables. Cela suppose aussi de construire enfin les structures de valorisation manquantes, bureaux de transfert de technologie, politique de brevets accessible aux chercheurs, sans lesquelles les résultats resteront dans les tiroirs.

Le troisième risque, peut-être le plus fondamental, est celui de la non-reconduction. L’histoire africaine est jalonnée d’initiatives prometteuses disparues au gré des changements politiques. Pour que ce Fonds devienne une politique et non un programme ponctuel, il doit être inscrit dans la loi, doté d’une enveloppe minimale garantie et soumis à une évaluation externe publique. L’adoption des textes organisant la recherche au Sénégal, en discussion depuis plus de dix ans, est un préalable que l’on ne peut plus différer.

Pour aller plus loin : mobiliser le secteur privé et ancrer le Fonds dans la durée

Le Fonds Espoir-Jeunes est un point de départ. Pour qu’il devienne le levier d’une transformation durable, trois compléments sont indispensables.

Le premier est la mobilisation du secteur privé, aujourd’hui quasi-absent du financement de la recherche nationale. Des mécanismes structurels peuvent changer cela sans attendre la bonne volonté des entreprises. L’intégration dans les cahiers des charges des grands marchés publics d’une clause de contribution à la R&D, de l’ordre de 0,5 à 1 % du montant du marché, créerait un flux financier significatif. De même, les contrats d’exploitation pétrolière et gazière — Sangomar, Grand Tortue Ahmeyim, Yakaar, Teranga  — et les autorisations minières offrent une opportunité historique d’adosser l’exploitation des ressources naturelles à un investissement dans le capital scientifique du pays, à l’image de ce que des pays producteurs ont institutionnalisé. Enfin, des mesures fiscales incitatives — déductions majorées pour dépenses de R&D en partenariat avec les universités, exonérations pour la création de chaires industrielles — rendraient cet investissement économiquement rationnel pour les entreprises.

À titre d’ordre de grandeur : si les revenus de l’État issus du secteur extractif atteignent 300 à 500 milliards de FCFA à régime de croisière, une contribution de 0,5 % générerait 1,5 à 2,5 milliards de FCFA annuels pour la recherche — soit l’équivalent du Fonds Espoir-Jeunes reconduit chaque année, sans solliciter le budget courant de l’État.

Le deuxième complément est la rétention des talents. Financer des doctorants sans leur offrir de perspectives dans le système national de recherche revient à former des candidats à l’émigration. Le continent perd déjà, selon l’Union africaine, quelque 70 000 professionnels qualifiés par an, ce qui lui coûte environ 4 milliards de dollars selon le PNUD. Le Fonds doit s’accompagner d’une politique active de création de postes permanents d’enseignants-chercheurs, déjà engagée par le MESRI avec l’ouverture de 500 postes dans les neuf universités publiques et d’une revalorisation des conditions de travail et de rémunération.

Le troisième complément est l’ouverture régionale. Un projet associant plusieurs universités de l’espace CEDEAO coûte le même prix qu’un projet portée par une seule université nationale, mais produit des résultats plus robustes et tisse des réseaux durables. Réserver 15 % de l’enveloppe aux projets collaboratifs impliquant au moins deux pays de la CEDEAO renforcerait à la fois la qualité scientifique des propositions et l’intégration de l’espace régional de la connaissance.

La recherche est le socle de la souveraineté

Le Fonds compétitif pour la recherche à impact est plus qu’un programme de financement : c’est le signe que le Sénégal a choisi de faire de la recherche une priorité stratégique, même à ressources contraintes. Les précédents africains — FNRAA sénégalais, FONRID burkinabè, TETFund nigérian — confirment que ce type de mécanisme fonctionne, à condition d’être institutionnalisé, doté de manière prévisible et ouvert aux ressources du secteur privé.

L’engouement des 500 candidatures ne doit pas seulement susciter la fierté. Il doit interpeller : si autant de chercheurs attendent un financement, c’est que le déficit est structurel et que le Fonds, à lui seul, ne suffira pas. Il faut aller plus loin — par la loi, par la fiscalité, par les contrats extractifs, par les marchés publics.

Ce chantier est national. Il appartient à l’État, aux entreprises, aux universités et à la société civile de le mener ensemble. Le ministre de l’Enseignement supérieur a posé la première pierre. Il reste à construire l’édifice.

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