Dakar, 4 sept (SL-INFO) – Le 19 juillet 2026, à Lungi, en Sierra Leone, les dirigeants de la CEDEAO ont de nouveau inscrit l’Eco au calendrier. La monnaie commune doit être lancée en 2027, près de quarante ans après l’adoption du Programme de coopération monétaire ouest-africain. La méthode a toutefois changé. Les douze États membres ne seraient plus contraints de franchir le seuil ensemble. Le passage commencerait avec les pays qui respectent les critères de convergence et sont jugés prêts, avant de s’ouvrir progressivement aux autres.
Les chiffres dessinent pourtant un premier cercle très étroit. En 2024, seuls le Bénin et le Cap-Vert respectaient simultanément les quatre conditions principales fixées par la CEDEAO. L’inflation doit rester inférieure ou égale à 5 % et le déficit public ne peut dépasser 3 % du produit intérieur brut. Les réserves doivent couvrir au moins trois mois d’importations, tandis que le financement des États par leur banque centrale est plafonné à 10 % des recettes fiscales de l’année précédente. Ces seuils ne valent pas pour une seule saison. Ils doivent être tenus dans la durée, lorsque les cours des matières premières se retournent, que les recettes publiques se contractent et que les monnaies nationales vacillent.
Le Ghana et le Nigeria, sans lesquels l’Eco perdrait une large part de sa portée, se tenaient encore loin de cette ligne en 2024. L’inflation atteignait 22,9 % au Ghana et 33,2 % au Nigeria. Le déficit public représentait respectivement 7,9 % et 4,1 % du PIB. Dans le même temps, le cedi s’était déprécié de 22 % et le naira de 60,9 %, alors que le cadre régional limite la variation du taux de change nominal à 10 % dans un sens comme dans l’autre.
Ces écarts prennent tout leur relief lorsque l’on considère le poids des économies appelées à partager la même monnaie. Entre 2022 et 2024, le Nigeria concentrait en moyenne 64,3 % du PIB de la CEDEAO. Le Ghana en représentait 14,3 % et la Côte d’Ivoire 10,6 %. À eux trois, ces pays formaient 89,2 % de l’économie régionale. Une future banque centrale devrait donc accorder des États dont la puissance, les ressources et les fragilités ne se répondent guère.
L’annonce de Lungi trace un horizon, mais elle ne donne pas encore de valeur à la monnaie. La parité initiale de l’Eco n’est pas connue. Son rapport à l’euro et au dollar reste indécis. Les pays du premier groupe n’ont pas été désignés et les règles de vote de la future banque centrale n’ont pas été rendues publiques. L’Eco possède un nom, une longue histoire et une ambition politique. Il lui manque encore ce qui fait la vie d’une monnaie, une valeur défendable, une institution crédible et la confiance de ceux qui devront l’utiliser.
Au croisement des politiques budgétaires, des rapports de force régionaux et des choix de change, l’Eco engage bien davantage qu’une transition entre deux signes monétaires. Il touche au prix des importations, à la valeur de l’épargne, au financement des États et à leur capacité de répondre aux crises. Pour en prendre la mesure, il faut suivre les lignes de fracture qui traversent le projet, confronter ses promesses aux résultats économiques des pays et éclairer ce que le partage d’une monnaie ferait circuler d’une frontière à l’autre, au-delà des billets. Panorama d’un basculement monétaire qui, sous la promesse d’une souveraineté commune, oblige les États de la CEDEAO à choisir les règles, les solidarités et les renoncements qu’ils sont prêts à partager.
Pourquoi reparle-t-on de l’Eco maintenant ?
Le retour de l’Eco dans l’actualité prend sa source à Abidjan, le 21 décembre 2019. Ce jour-là, Alassane Ouattara et Emmanuel Macron annoncent une réforme de la coopération monétaire entre la France et les huit pays de l’UMOA. Le franc CFA ouest-africain doit prendre le nom d’Eco, les représentants français doivent quitter les instances monétaires et la BCEAO doit pouvoir disposer librement de l’ensemble de ses réserves. La parité avec l’euro et la garantie française de convertibilité sont maintenues.
Cette annonce fait entrer dans l’espace public un projet jusque-là surtout porté par les sommets régionaux, les ministres des Finances et les banques centrales. Elle expose également un désaccord longtemps contenu entre deux conceptions de la future monnaie. La première prolonge le franc CFA sous un nouveau nom au sein de l’UMOA, avec une valeur toujours arrimée à l’euro. La seconde repose sur une monnaie créée à l’échelle de la CEDEAO, ouverte aux pays utilisant le naira, le cedi, le dalasi, le franc guinéen, le dollar libérien, le leone et l’escudo cap-verdien. Derrière le choix du nom se joue déjà le périmètre de l’union, la place des différentes banques centrales et le lien que la monnaie conserverait avec l’euro.
Réunis à Abuja en janvier 2020, les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales de la Zone monétaire ouest-africaine contestent la décision prise par les États de l’UMOA. Ils considèrent que cette initiative s’écarte du programme adopté collectivement par la CEDEAO. Le Nigeria porte la critique la plus ferme. En septembre de la même année, Muhammadu Buhari estime que l’adoption prématurée de l’Eco a « attisé la désaffection et la méfiance » entre les États membres. Abuja continue pourtant de participer aux travaux régionaux, sa contestation visant la reprise du nom par l’UMOA et les conditions de lancement retenues à Abidjan.
La pandémie emporte entre-temps l’échéance de 2020 et conduit la CEDEAO à suspendre son pacte de convergence pendant deux années. Les déficits se creusent sous l’effet des dépenses sanitaires, de la récession et des mesures de soutien, tandis que les écarts entre les économies rendent tout passage collectif hors d’atteinte. En juin 2021, les ministres adoptent alors une nouvelle feuille de route organisée autour de dix programmes, de trente-trois projets et de cent trente-cinq activités. La période allant de 2022 à 2026 devait permettre de rapprocher les politiques économiques et de préparer les institutions appelées à porter la monnaie commune.
Le travail engagé couvre un champ beaucoup plus large que la surveillance des déficits, de l’inflation et des réserves. Les États doivent rédiger les textes fondateurs de l’union, définir les pouvoirs de la future banque centrale, rapprocher leurs règles comptables, harmoniser la surveillance des banques et organiser la circulation des paiements entre des espaces monétaires encore séparés. Ils doivent aussi prévoir les moyens financiers nécessaires au fonctionnement des nouvelles institutions. Bien avant l’échange des billets, une monnaie prend corps dans ces règles, ces systèmes de règlement et ces engagements qui déterminent la manière dont elle résistera aux premières tensions.
À partir de 2024, la préparation se resserre autour des conditions d’entrée et du financement. En juillet, les chefs d’État maintiennent le Pacte de stabilité et de convergence et demandent un texte fixant les modalités de participation des pays à l’union monétaire. Ils commandent également une évaluation du coût des institutions à créer et des ressources nécessaires à leur fonctionnement. Quatre mois plus tard, un comité de haut niveau réuni à Lomé examine les modalités de sélection des futurs participants. En décembre, les dirigeants valident les critères proposés par ce comité ainsi que les principes appelés à répartir le financement entre les États et les banques centrales.
Les travaux se déplacent ensuite vers les règles qui devront encadrer la vie de l’union après le lancement. Le 3 mars 2025, à Abuja, les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales étudient un projet de règlement sur la dette publique, un cadre harmonisé de comptabilité publique et les conclusions du comité chargé des modalités pratiques de mise en circulation. La qualité des comptes publics occupe une place centrale dans ces discussions, car une union monétaire doit pouvoir comparer les déficits et les dettes de ses membres à partir de méthodes identiques. Une différence de calcul peut embellir la situation d’un État, dissimuler une dépense ou retarder la détection d’un déséquilibre que les autres pays finiraient par supporter.
L’année 2026 ferme la période de préparation ouverte cinq ans plus tôt et concentre les arbitrages laissés en suspens. Les consultations conduites avec les gouverneurs doivent rapprocher les positions nationales avant la réunion de la task force présidentielle annoncée pour la fin de l’année. Cette instance avait perdu plusieurs de ses membres au gré des changements de pouvoir et du retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO. La Guinée a demandé à la rejoindre et son admission a été approuvée en juillet 2026.
Le projet avance également sur le terrain juridique. Le nom Eco a été enregistré auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle et la Commission a reçu mandat d’étendre cette protection à d’autres organismes régionaux et internationaux. Cette démarche préserve l’appellation choisie par la CEDEAO après la controverse de 2019 et empêche qu’elle soit captée par une autre institution ou utilisée comme une marque distincte du programme régional.
La relance actuelle repose ainsi sur l’arrivée à terme de la feuille de route adoptée après la pandémie, sur la validation progressive des conditions de participation et sur le déplacement des discussions vers les textes qui encadreront la future union. Pendant des années, l’Eco a surtout vécu au rythme des échéances annoncées. Il entre désormais dans une période où chaque décision devra produire une règle applicable, une institution financée ou une responsabilité clairement attribuée. La suite du processus dépendra de la capacité des États à donner une portée juridique et financière aux engagements accumulés depuis 2021.
L’Eco existe-t-il déjà ?
À la date du 20 août 2026, l’Eco existe comme programme monétaire de la CEDEAO, comme nom officiellement retenu et comme chantier porté par plusieurs organismes régionaux. Il ne possède encore aucun des attributs qui permettraient à un ménage de l’utiliser, à une entreprise d’établir une facture ou à une banque d’ouvrir un compte dans cette monnaie. Aucun billet n’a été mis en circulation, aucune pièce n’a cours légal et aucun prix officiel ne peut être libellé en Eco.
Cette distinction permet de situer précisément l’avancement du projet. Une monnaie entre dans la vie économique lorsqu’une autorité reçoit le pouvoir de l’émettre, qu’une unité de valeur est définie et que les agents économiques peuvent l’employer pour régler leurs dettes. Sa naissance suppose aussi une date d’entrée en vigueur, un territoire d’utilisation, des moyens de paiement et des règles de conversion pour les contrats, les dépôts bancaires, les salaires, les impôts et les monnaies appelées à disparaître.
L’Eco se trouve encore en amont de cette étape. Les décisions adoptées par la CEDEAO ont établi une feuille de route, des conditions de participation et un partage progressif entre les pays susceptibles de commencer et ceux qui les rejoindraient plus tard. Les textes rendus publics n’attribuent toutefois à aucune institution le pouvoir d’émettre aujourd’hui cette monnaie. Ils n’indiquent pas davantage à partir de quel jour un paiement effectué en Eco libérerait juridiquement un débiteur de son obligation.
Le paysage monétaire de la CEDEAO demeure ainsi inchangé. Parmi les douze États membres, cinq utilisent le franc CFA émis par la BCEAO. Il s’agit du Bénin, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Sénégal et du Togo. Les sept autres conservent chacun leur monnaie. Le Cap-Vert utilise l’escudo, la Gambie le dalasi, le Ghana le cedi, la Guinée le franc guinéen, le Liberia le dollar libérien, le Nigeria le naira et la Sierra Leone le leone. La Communauté compte donc huit unités monétaires pour douze pays.
Cette configuration diffère de celle de l’UMOA, dont les huit membres utilisent déjà le franc CFA. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO en janvier 2025 tout en restant dans l’union monétaire administrée par la BCEAO. Le franc CFA continue ainsi de circuler dans trois pays extérieurs à la CEDEAO et dans cinq pays qui en sont toujours membres. Cette superposition complique le passage à l’Eco, puisque le périmètre politique du projet et celui de la monnaie régionale existante ne coïncident plus.
Les institutions chargées de préparer l’Eco alimentent parfois l’impression qu’une banque centrale régionale serait déjà en place. L’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest surveille la convergence des économies et accompagne le programme monétaire de la CEDEAO. L’Institut monétaire de l’Afrique de l’Ouest, installé à Accra depuis 2001, travaille pour sa part à la préparation d’une banque centrale commune et d’une monnaie destinée à la Zone monétaire ouest-africaine. Son champ couvre la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Nigeria et la Sierra Leone.
L’Institut prépare, étudie et coordonne, tandis que le pouvoir d’émission reste entre les mains des banques centrales actuelles. La Central Bank of Nigeria conserve la maîtrise du naira, la Bank of Ghana celle du cedi et la BCEAO celle du franc CFA dans l’UMOA. L’Institut d’Accra ne fixe aucun taux directeur applicable aux ménages ou aux entreprises de la région et ne gère aucune masse monétaire libellée en Eco. Son mandat consiste à réunir les conditions nécessaires à la création ultérieure d’une autorité monétaire commune.
La BCEAO occupe une position différente, car elle exerce déjà les fonctions d’une banque centrale régionale. Elle conduit la politique monétaire de l’UMOA, administre les réserves de change de l’Union et émet les billets ayant cours légal dans ses huit États membres. Au 20 août 2026, elle publiait toujours ses cours en francs CFA, avec une valeur de 655,957 francs pour un euro. Les comptes bancaires, les paiements et les titres publics de l’Union restent exprimés dans cette unité.
L’annonce de 2019 a entretenu une confusion durable entre la réforme du franc CFA et la création de l’Eco. Le changement de nom présenté à Abidjan devait accompagner la nouvelle coopération monétaire entre l’UMOA et la France. Plusieurs mesures ont effectivement été appliquées, dont le retrait des représentants français des instances concernées et la fermeture du compte d’opérations de la BCEAO auprès du Trésor français. Le changement d’appellation est resté en attente, si bien que le mot Eco désigne encore une monnaie annoncée tandis que le franc CFA demeure l’instrument utilisé chaque jour.
L’existence juridique d’un nom et l’existence économique d’une monnaie suivent donc deux calendriers différents. L’enregistrement de l’appellation protège le choix de la CEDEAO, mais il ne confère aucun pouvoir d’achat. Un commerçant ne peut pas rendre la monnaie en Eco, un salarié ne peut pas exiger d’y recevoir sa rémunération et un État ne peut pas encore y lever un impôt. Ces usages apparaîtront lorsque les autorités auront adopté les textes d’entrée en vigueur, désigné l’institut d’émission et fixé les conditions de conversion.
Le jour où l’Eco commencera à exister pour le public sera celui où les anciennes unités pourront être échangées selon un taux officiel et où les paiements libellés dans la nouvelle monnaie produiront pleinement leurs effets juridiques. Entre l’annonce et ce basculement s’étend une préparation lourde. Les banques devront convertir les comptes, les administrations modifier leurs systèmes fiscaux et comptables, les entreprises adapter leurs contrats, les commerçants afficher les prix dans les deux unités et les banques centrales organiser le retrait des anciennes coupures.
L’Eco possède donc une réalité politique et institutionnelle, portée par des décisions, des organismes et des travaux préparatoires. Sa réalité monétaire commencera avec l’émission, la conversion et le cours légal. Cette frontière donne au débat sa juste mesure. La CEDEAO prépare une monnaie, tandis que les habitants de ses douze États continuent de gagner, d’épargner, d’emprunter et de payer dans les huit unités actuellement en circulation.
L’Eco est-il un nouveau nom pour le franc CFA ?
L’assimilation entre l’Eco et le franc CFA remonte à l’annonce d’Abidjan du 21 décembre 2019. Présentée par Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, la réforme prévoyait que la monnaie des huit pays de l’UMOA prenne le nom d’Eco. La proximité entre cette décision et le projet porté par la CEDEAO a installé l’idée d’un remplacement déjà arrêté, comme si les billets pouvaient changer d’appellation tout en conservant les mêmes fondations.
Le communiqué publié le même jour par la BCEAO donne pourtant une portée transitoire à cette réforme. Le changement de nom devait intervenir lorsque les pays de l’UMOA intégreraient la future zone monétaire de la CEDEAO. Les autorités conservaient, pendant cette période, le taux de change fixe avec l’euro et la garantie française de convertibilité. Elles mettaient fin, parallèlement, au dépôt d’une partie des réserves auprès du Trésor français et à la présence de représentants français dans les organes de décision de l’Union.
Deux mouvements se trouvaient ainsi rassemblés sous une même appellation. L’un réformait la coopération monétaire existante entre l’UMOA et la France. L’autre devait créer une union plus large, réunissant des pays aux monnaies, aux banques centrales et aux politiques de change différentes. Leur rapprochement pouvait préparer une transition, mais il ne réglait ni la composition de la future zone ni le partage du pouvoir monétaire.
Le franc CFA utilisé dans l’UMOA repose aujourd’hui sur un ensemble de règles connues. La BCEAO l’émet et conduit la politique monétaire commune. Sa valeur est fixée à 655,957 francs pour un euro. La France garantit sa convertibilité en apportant, si les comptes extérieurs de l’Union l’exigent, les euros nécessaires au paiement des importations et des autres engagements en devises. Ce soutien protège la parité lorsque les réserves de la BCEAO deviennent insuffisantes.
Le fonctionnement quotidien de la monnaie a peu changé après l’accord de 2019. Un dépôt de 100 000 francs CFA est resté égal à 152,45 euros, hors frais bancaires, puisque la parité a été conservée. Le calcul résulte de la division de 100 000 par 655,957. Les prix, les salaires, les impôts et les titres de dette ont continué d’être exprimés en francs CFA. Les billets en circulation ont gardé leur nom et leur valeur.
La réforme a toutefois modifié les relations institutionnelles avec la France. L’obligation faite à la BCEAO de centraliser au moins 50 % de ses réserves de change sur un compte ouvert auprès du Trésor français a disparu. Le compte d’opérations a été fermé en avril 2021 et ses avoirs ont été transférés vers d’autres comptes de la Banque centrale. La France a également quitté les principaux organes de décision et de contrôle monétaires concernés par l’accord. Une convention de garantie signée en décembre 2020 a maintenu son intervention en cas de besoin de devises.
Ces changements ont déplacé la gestion des réserves vers la BCEAO tout en préservant les deux piliers du régime de change, la fixité face à l’euro et la garantie de convertibilité. Pour les habitants de l’UMOA, la continuité monétaire a donc été plus forte que la rupture institutionnelle. La valeur externe du franc CFA, les billets et les conditions de conversion avec l’euro sont restés identiques.
L’Eco conçu par la CEDEAO porterait le changement beaucoup plus loin. Son adoption par le Ghana ou le Nigeria entraînerait la disparition du cedi ou du naira dans les pays participants, le transfert des décisions monétaires nationales vers une autorité régionale et la mise en commun d’une partie des réserves. Les banques centrales nationales perdraient la maîtrise de leur taux directeur et de leur monnaie, même si elles pouvaient continuer d’exister comme relais de la banque centrale commune.
Pour les pays de l’UMOA, l’ampleur du basculement dépendrait du régime finalement retenu. Le maintien de la parité actuelle préserverait la valeur du franc CFA face à l’euro au moment de la conversion. Un taux fixe différent modifierait cette valeur. Un panier de devises ferait dépendre l’Eco de plusieurs monnaies de référence. Un régime plus flexible permettrait à son cours de varier selon la situation économique de la zone, les réserves disponibles et les décisions de la future banque centrale.
L’appellation commune masque donc des conséquences très différentes. Un Eco conservant la BCEAO, la parité de 655,957 francs pour un euro et la garantie française ressemblerait largement au franc CFA réformé annoncé en 2019. Une monnaie émise par une nouvelle banque centrale, soutenue par des réserves régionales et détachée de la garantie française marquerait une rupture plus profonde. Entre ces deux extrémités, plusieurs combinaisons restent possibles.
Le Ghana avait précisément soulevé cette question après l’annonce d’Abidjan. Accra avait réaffirmé son intention de rejoindre la monnaie de la CEDEAO tout en défendant un régime de change flexible. Le gouvernement ghanéen estimait qu’une union couvrant des économies aussi différentes devait pouvoir adapter la valeur de sa monnaie aux conditions régionales, plutôt que prolonger automatiquement l’ancrage à l’euro. La position ghanéenne montrait déjà que l’adhésion à l’Eco pouvait aller de pair avec le refus du modèle retenu par l’UMOA.
La taille de la future union modifie également la répartition du pouvoir. La BCEAO sert une zone où la Côte d’Ivoire représente la première économie. Une banque centrale couvrant la CEDEAO intégrerait le Nigeria, dont le poids économique dépasse celui de tous les autres membres réunis. Le passage du franc CFA à l’Eco déplacerait alors le centre de gravité des décisions monétaires. La question de la France laisserait davantage de place à celle de l’influence nigériane, de la répartition des votes et des contrepoids accordés aux économies moins importantes.
Le sort de la garantie française constitue une autre ligne de partage. Dans le système actuel, le Trésor français s’engage à fournir des euros si la BCEAO rencontre une pénurie de devises. Une union monétaire entièrement régionale devrait trouver une autre protection. Elle pourrait compter sur ses propres réserves, sur une facilité de crédit extérieure, sur un fonds régional ou sur une combinaison de ces instruments. Le choix déterminerait la capacité de la banque centrale à défendre sa monnaie lors d’une chute des recettes d’exportation ou d’une fuite des capitaux.
L’écart entre les deux monnaies se mesure enfin à leur territoire. Le franc CFA appartient à l’UMOA, qui compte toujours huit membres, dont trois ont quitté la CEDEAO. L’Eco relève d’un projet porté par une communauté désormais composée de douze États. Le remplacement de l’un par l’autre suppose de déterminer le sort du Burkina Faso, du Mali et du Niger, qui utilisent le franc CFA tout en restant extérieurs aux décisions prises par la CEDEAO. La continuité de l’UMOA, son éventuelle transformation et le transfert de ses actifs ne peuvent être dissociés de cette nouvelle frontière politique.
Le nom Eco contient ainsi deux histoires monétaires. La première accompagne la réforme d’une devise déjà administrée par une banque centrale commune et toujours liée à l’euro. La seconde annonce une union appelée à rapprocher huit unités monétaires et plusieurs traditions de banque centrale. Le contenu réel du projet dépendra de la manière dont ces deux trajectoires seront réunies. Un changement d’appellation préserverait l’essentiel du système actuel, tandis qu’un nouveau régime de change, une nouvelle garantie et une nouvelle répartition du pouvoir transformeraient la nature même de la monnaie.
Que signifie abandonner sa monnaie nationale ?
Abandonner le naira, le cedi ou le dalasi engage bien davantage que le remplacement des billets dans les portefeuilles. La monnaie nationale donne à un État plusieurs moyens d’agir sur son économie. Sa banque centrale fixe les taux d’intérêt, fournit des liquidités aux banques, gère les réserves de change et intervient sur le marché des devises. Elle peut aussi laisser la monnaie se déprécier, tenter d’en défendre la valeur ou modifier les conditions du crédit lorsque l’activité ralentit.
L’entrée dans l’Eco transférerait ces décisions à une banque centrale commune. Le taux directeur applicable au Ghana, au Nigeria, au Sénégal ou au Cap-Vert serait arrêté par la même institution, selon la situation de l’ensemble de la zone. Les banques centrales nationales pourraient conserver des fonctions d’exécution, de contrôle et de collecte statistique, mais la conduite de la politique monétaire relèverait du niveau régional. L’étendue exacte de leurs pouvoirs dépendra des statuts encore attendus.
Les taux pratiqués en 2026 donnent la mesure du rapprochement demandé. La BCEAO maintenait en juin son principal taux directeur à 3 %, alors que la Banque centrale du Nigeria retenait un taux de 26,5 % en juillet. Un écart de 23,5 points séparait donc deux politiques appelées à se fondre dans une même décision. Ces niveaux répondent à des contextes monétaires différents et leur comparaison directe demande de la prudence, car le taux directeur dépend notamment de l’inflation, du fonctionnement du marché bancaire et du régime de change. Leur éloignement révèle néanmoins la distance qui sépare les conditions de financement actuelles.
Une banque centrale relève ses taux lorsqu’elle cherche à freiner la hausse des prix ou à soutenir une monnaie sous pression. Le crédit devient alors plus coûteux, ce qui ralentit les achats, l’investissement et la création monétaire. À l’inverse, une baisse des taux peut soutenir l’activité en facilitant les emprunts. Dans une union, la même décision s’applique à tous les membres, même lorsque l’un combat encore une inflation élevée et qu’un autre cherche à ranimer une économie affaiblie.
Cette contrainte forme le cœur du renoncement monétaire. Un gouvernement confronté à une récession nationale perd la possibilité de demander à sa banque centrale d’assouplir seule les conditions du crédit. Un pays touché par une chute de ses exportations ne peut plus ajuster librement son taux de change. La réponse vient alors d’autres instruments, parmi lesquels le budget, les transferts régionaux, la mobilité des travailleurs ou les mécanismes de soutien organisés par l’union.
Le taux de change national offre aujourd’hui une marge d’ajustement aux pays qui conservent leur monnaie. Une dépréciation rend les produits locaux moins chers pour les acheteurs étrangers et renchérit les biens importés. Elle peut soutenir certaines exportations tout en alimentant la hausse des prix intérieurs. Dans l’Eco, les variations de change entre les membres disparaîtraient. Un pays frappé par une crise propre à son économie devrait absorber le choc par les salaires, l’emploi, les dépenses publiques ou l’aide de ses partenaires.
Prenons le cas d’un exportateur ghanéen qui vend pour 1 million de cedis de marchandises au Nigeria. Il supporte aujourd’hui le risque d’une variation entre le cedi et le naira. Une monnaie commune retirerait cette incertitude et faciliterait la fixation des prix. Le bénéfice commercial s’accompagnerait d’un transfert de décision, puisque le Ghana perdrait la faculté d’ajuster seul la valeur du cedi pour soutenir ses exportateurs ou freiner le coût de ses importations.
L’abandon d’une monnaie nationale touche également les réserves de change. Chaque banque centrale détient des devises, de l’or et d’autres actifs extérieurs afin de payer les importations, de servir la dette extérieure et d’intervenir sur le marché des changes. L’Eco conduirait les pays participants à verser tout ou partie de ces ressources dans un ensemble commun. La banque centrale régionale disposerait ainsi d’une force de frappe plus large, mais chaque État perdrait l’usage autonome des réserves transférées.
La répartition de ces réserves soulève une question de solidarité. Un pays peut apporter davantage de devises qu’un autre en raison de ses exportations de pétrole, d’or ou de cacao. Une crise bancaire ou une pénurie de dollars dans un État membre pourrait ensuite mobiliser les ressources collectives. Les règles devront préciser la contribution de chaque pays, les conditions d’accès aux devises et les limites imposées aux États dont les déséquilibres solliciteraient régulièrement le pot commun.
La création monétaire change elle aussi d’échelle. Lorsqu’une banque centrale émet de la monnaie, elle tire un revenu appelé seigneuriage, lié à la différence entre le coût de production de la monnaie et les actifs obtenus en contrepartie de son émission. Dans une union, ce revenu revient à la banque centrale commune avant d’être réparti entre les États selon une clé qui peut dépendre de la population, du poids économique, du capital détenu ou d’une combinaison de plusieurs critères. Les futurs statuts devront fixer cette répartition, qui peut représenter des montants substantiels dans les économies où l’usage des espèces reste élevé.
Le financement des gouvernements serait également resserré. Une banque centrale nationale peut acheter des titres publics ou accorder des avances au Trésor, selon les limites prévues par la loi. Ce soutien apporte des ressources immédiates au budget, mais une utilisation excessive nourrit l’inflation et affaiblit la monnaie. Le cadre de convergence de la CEDEAO plafonne déjà ce financement à 10 % des recettes fiscales de l’année précédente. Une banque centrale commune appliquerait cette discipline au niveau régional et devrait résister aux demandes des gouvernements les plus influents.
La politique budgétaire resterait entre les mains des États. Chaque gouvernement continuerait de voter ses impôts, ses dépenses et ses emprunts, dans les limites imposées par les règles communes. Cette séparation crée une tension familière aux unions monétaires. Les décisions budgétaires demeurent nationales, tandis que leurs conséquences peuvent se diffuser à toute la zone. Un État très endetté peut fragiliser les banques qui détiennent ses titres, solliciter l’aide de ses partenaires et pousser la banque centrale à intervenir pour contenir la crise.
Les banques commerciales changeraient elles aussi d’environnement. Elles pourraient accéder à un marché monétaire plus vaste, utiliser les mêmes garanties et emprunter auprès de la même banque centrale. Une crise bancaire locale placerait toutefois l’union devant une responsabilité commune. La future institution devra préciser qui fournit les liquidités d’urgence, qui supporte les pertes et quel mécanisme protège les dépôts lorsque la faillite d’une banque dépasse les capacités budgétaires de son pays d’origine.
La disparition des monnaies nationales modifierait enfin le contenu des contrats. Les soldes bancaires, les crédits immobiliers, les obligations publiques, les loyers et les salaires seraient convertis selon un taux fixé par la loi. Pour un prêt de 10 millions de nairas, la dette conserverait sa valeur au moment du passage si la conversion s’applique de manière identique au capital, aux mensualités et aux revenus de l’emprunteur. Son poids réel pourrait ensuite évoluer avec l’inflation, les taux d’intérêt et le cours externe de l’Eco.
L’indépendance monétaire cédée par les États peut leur apporter une stabilité qu’ils peinent parfois à assurer seuls. Une banque centrale régionale protégée des pressions politiques peut limiter le financement inflationniste des déficits, mutualiser les réserves et donner davantage de crédibilité à la monnaie. Eswar Prasad et Vera Songwe estiment qu’une union bien conduite pourrait renforcer la discipline, faciliter les échanges et soutenir l’investissement, à condition de disposer d’institutions capables d’absorber les chocs propres à chaque pays.
Le gain dépendra donc de la qualité du pouvoir régional auquel les États remettront leurs instruments. Une monnaie nationale permet une réponse adaptée au cycle du pays, mais elle reste vulnérable aux pressions gouvernementales, aux réserves insuffisantes et à la défiance des marchés. Une monnaie commune offre une assise plus large, tout en imposant une décision unique à des économies qui peuvent connaître, au même moment, des besoins opposés.
Abandonner sa monnaie revient ainsi à échanger une capacité d’action nationale contre une stabilité recherchée à l’échelle régionale. Le choix porte sur le lieu où seront décidés le prix du crédit, la quantité de monnaie, l’usage des réserves et la réponse aux crises. La qualité de l’Eco dépendra alors moins du pouvoir abandonné que de la manière dont les États organiseront celui qu’ils auront choisi d’exercer ensemble.
Qui décidera des taux d’intérêt ?
Le pouvoir de fixer les taux reviendra au comité de politique monétaire de la future banque centrale. Cette instance examinera l’inflation, la croissance, le crédit, les réserves de change et la situation des banques avant de décider s’il faut rendre l’argent plus cher ou moins coûteux. Sa composition déterminera la manière dont les intérêts nationaux seront représentés et le poids accordé aux différentes économies.
Les banques centrales suivent déjà ce fonctionnement. Au Ghana, le comité de politique monétaire compte sept membres. Le gouverneur le préside aux côtés de ses deux adjoints, de deux responsables de la Banque du Ghana et de deux membres extérieurs. Chacun dispose d’une voix et les réunions se tiennent tous les deux mois pendant trois jours. Les membres étudient la conjoncture et les perspectives d’inflation avant de voter sur le taux directeur.
Au Nigeria, la loi prévoit un comité de douze membres présidé par le gouverneur de la Banque centrale. Il réunit les quatre gouverneurs adjoints, deux membres du conseil d’administration, trois personnalités nommées par le président de la République et deux membres désignés par le gouverneur. Le comité se réunit généralement tous les deux mois et arrête la politique monétaire et les conditions du crédit.
La BCEAO offre l’exemple le plus proche de l’institution appelée à administrer l’Eco. Son comité rassemble le gouverneur, les deux vice-gouverneurs et un représentant de chacun des huit États de l’UMOA. La politique monétaire repose ainsi sur une direction commune et sur une présence nationale au sein de l’organe de décision. Le taux retenu vaut pour l’ensemble de l’Union, quelle que soit la situation propre à chaque pays.
Les statuts publics de la future banque centrale de la CEDEAO restent attendus. La composition du comité, la durée des mandats, la procédure de nomination et la règle de vote demeurent inconnues. Ces dispositions façonneront pourtant la politique monétaire autant que les objectifs assignés à l’institution. Un gouverneur révocable par les chefs d’État disposera d’une liberté plus fragile qu’un dirigeant protégé par un mandat long et soumis à des conditions de révocation strictes.
La répartition des voix ouvre plusieurs possibilités. Une voix accordée à chacun des douze États placerait le Nigeria et la Guinée-Bissau sur un pied d’égalité lors des décisions. Chaque pays détiendrait alors 8,3 % des suffrages. Une pondération fondée sur le PIB donnerait au Nigeria la majorité à lui seul, compte tenu de son poids dans l’économie régionale. Une répartition liée au capital de la banque centrale favoriserait les États apportant le plus de ressources, tandis qu’une formule combinant population, activité économique et égalité entre membres chercherait un équilibre entre puissance financière et représentation politique.
Le modèle retenu aura des effets concrets. Si les décisions sont prises à la majorité ordinaire, un groupe de sept pays pourra imposer une hausse ou une baisse des taux aux cinq autres. Une majorité qualifiée des deux tiers exigerait huit voix dans un système où chaque État dispose du même poids. L’unanimité protégerait chaque gouvernement, mais elle exposerait la banque centrale au blocage lorsqu’une réaction rapide devient nécessaire.
La composition du comité devra aussi arbitrer entre représentants nationaux et membres indépendants. Un ministre des Finances peut défendre les besoins budgétaires de son gouvernement, surtout lorsque celui-ci cherche à emprunter à moindre coût. Un économiste nommé pour un mandat personnel peut se concentrer davantage sur l’inflation et la stabilité financière. L’indépendance dépend toutefois des conditions de nomination, de la sécurité du mandat, de la publication des votes et de l’accès du public aux analyses qui fondent chaque décision.
Le taux directeur agit d’abord sur les banques. Il influence le prix auquel elles obtiennent des liquidités auprès de la banque centrale et le rendement des placements effectués auprès d’elle. Lorsque ce taux monte, le refinancement bancaire devient plus coûteux et les établissements répercutent généralement une partie de cette hausse sur les crédits accordés aux ménages et aux entreprises. Une baisse produit l’effet inverse avec un délai qui varie selon la concurrence bancaire, la liquidité disponible et le risque des emprunteurs.
Le taux payé par un client reste donc distinct du taux directeur. Une banque ajoute le coût de ses dépôts, ses charges, le risque de défaut, la durée du prêt et sa marge commerciale. Un taux directeur fixé à 4 % peut ainsi coexister avec un crédit aux entreprises facturé à 10 %, 12 % ou davantage. L’écart sera d’autant plus élevé que les banques jugeront l’emprunteur fragile ou que le marché bancaire manquera de concurrence.
L’effet d’une décision apparaît rapidement dans le coût du financement. Pour un encours de 10 millions d’unités monétaires, une hausse de deux points ajoute environ 200 000 unités d’intérêts sur une année, avant prise en compte des remboursements de capital, des frais et du mode de calcul prévu par le contrat. Une entreprise peut alors reporter l’achat d’une machine, tandis qu’un ménage renonce à un crédit immobilier devenu trop lourd. À l’échelle d’une économie, ces décisions ralentissent ou soutiennent la demande.
La transmission reste inégale entre les pays. Dans une économie où le crédit bancaire finance largement les entreprises et les ménages, une variation du taux directeur se diffuse rapidement. Son influence s’atténue lorsque l’activité repose davantage sur les espèces, le crédit informel ou les ressources propres. Une même décision de la banque centrale peut donc freiner fortement l’investissement dans un pays et produire un effet plus faible chez son voisin.
Le futur comité devra tenir compte de ces différences au moment de lire les indicateurs régionaux. Une inflation moyenne peut masquer une hausse vive des prix dans plusieurs États et une stabilité relative dans d’autres. Une croissance satisfaisante à l’échelle de la zone peut coexister avec une récession nationale. Le choix du taux commun reposera alors sur une appréciation collective, au risque de répondre imparfaitement aux besoins de certains membres.
Les gouvernements conserveront une influence indirecte à travers les nominations, la désignation des représentants nationaux et les textes qui fixeront le mandat de la banque centrale. Ils pourront lui demander de viser prioritairement la stabilité des prix, tout en soutenant la croissance, l’emploi et la stabilité financière. L’ordre donné à ces objectifs compte. Une institution chargée avant tout de contenir l’inflation réagira plus vite à une hausse des prix qu’une banque centrale tenue d’accorder le même poids à l’activité et à l’emploi.
La crédibilité de l’Eco se jouera également dans la publication des décisions. La Banque du Ghana indique que chacun des sept membres de son comité exprime son choix et en expose les raisons. D’autres banques centrales publient des comptes rendus, des prévisions et parfois les votes individuels. Ces pratiques permettent aux ménages, aux entreprises et aux marchés de comprendre les réactions de l’institution et d’anticiper la trajectoire des taux.
La CEDEAO poursuit encore les consultations avec les gouverneurs afin de dégager des propositions communes sur les questions restées ouvertes. La gouvernance monétaire occupe forcément une place centrale dans ces négociations, puisque la décision sur les taux départagera régulièrement des intérêts divergents. Le débat porte autant sur le niveau futur des taux que sur les personnes autorisées à les fixer, les données qu’elles devront examiner et les comptes qu’elles rendront au public.
Une banque centrale commune concentrera ainsi un pouvoir directement perceptible dans le prix des crédits, le rendement de l’épargne et la capacité des États à se financer. La solidité de ses décisions dépendra de l’équilibre entre représentation nationale, compétence économique et indépendance. Tant que les statuts et la règle de vote resteront hors du domaine public, la question de savoir qui gouvernera les taux de l’Eco conservera une réponse incomplète.
Que valent les critères de convergence ?
Les critères de convergence servent de filtre avant l’entrée dans l’union monétaire. Ils cherchent à rapprocher les économies sur les points qui peuvent fragiliser une monnaie commune, parmi lesquels la hausse des prix, les déficits publics, le recours à la banque centrale et la disponibilité des devises. Leur respect indique qu’un État maîtrise certains déséquilibres au moment de l’évaluation. Il ne garantit ni la proximité de ses cycles économiques avec ceux de ses voisins ni sa capacité à conserver ces résultats après son admission.
Le Pacte de convergence adopté par la CEDEAO accorde davantage de poids aux quatre conditions principales déjà présentées dans l’introduction. Les deux autres portent sur la dette publique et la variation du taux de change. Cette hiérarchie repose sur le danger immédiat que l’inflation, le déficit, le financement monétaire et la faiblesse des réserves font peser sur la politique commune. Une dette élevée ou une monnaie instable agit souvent sur un temps plus long, même si leurs effets peuvent devenir tout aussi lourds lors d’une crise.
La durée occupe une place déterminante dans le dispositif. Pour entrer dans la phase de stabilité prévue à partir de janvier 2027, une majorité d’États doit respecter l’ensemble des critères principaux de manière durable au cours des trois dernières années de la période de convergence, soit de 2024 à 2026. Cette règle vise à distinguer une amélioration installée d’un résultat obtenu pendant une année favorable.
Le bilan disponible révèle une conformité mouvante. En 2023, trois pays remplissaient au moins trois des quatre conditions principales. Ils étaient six en 2024. Sur les six critères réunis, aucun État ne les avait tous respectés entre 2020 et 2023, tandis qu’un seul y est parvenu en 2024. Trois pays avaient atteint ce résultat en 2019, avant que la pandémie, la hausse des prix alimentaires, les tensions sur les devises et la dégradation des finances publiques ne défassent une partie des progrès enregistrés.
La performance varie fortement selon le critère observé. En 2024, onze pays sur douze respectaient la limite imposée au financement des déficits par les banques centrales, contre dix un an plus tôt. Neuf disposaient d’un niveau de réserves conforme, contre huit en 2023. Six maîtrisaient suffisamment l’inflation, soit deux fois plus que l’année précédente, tandis que quatre contenaient leur déficit budgétaire dans la limite régionale.
Ces résultats indiquent que la discipline budgétaire constitue l’obstacle le plus répandu. Entre 2015 et 2019, le nombre de pays conformes sur ce point était passé de six à huit. Il est tombé à deux en 2020, s’est maintenu à ce niveau en 2021 et 2022, puis est remonté à trois en 2023 et à quatre en 2024. La crise sanitaire explique une partie de la rupture, mais la lenteur du redressement montre aussi la difficulté des États à augmenter leurs recettes, contenir leurs dépenses et financer leurs politiques publiques sans élargir durablement le déficit.
Le critère budgétaire protège la future banque centrale contre les pressions des gouvernements. Lorsqu’un État dépense beaucoup plus qu’il ne perçoit, il doit emprunter sur les marchés, solliciter des partenaires extérieurs ou chercher un financement monétaire. Dans une union, une dette publique fragile peut atteindre les banques qui détiennent les titres de cet État, puis gagner le reste du système financier. Le plafond agit donc comme une barrière contre la mise en commun de risques déjà trop élevés.
Sa lecture demande toutefois de regarder la composition des comptes publics. Deux pays affichant le même déficit peuvent se trouver dans des situations éloignées. L’un peut financer des infrastructures capables de soutenir la croissance future, tandis que l’autre couvre des dépenses courantes difficiles à réduire. Les dons reçus, le calendrier des investissements ou le report d’arriérés peuvent aussi améliorer le chiffre d’une année sans renforcer durablement les finances de l’État.
Le ratio rapporté au PIB dépend également de la mesure de l’activité économique. Une révision statistique du produit intérieur brut peut faire baisser mécaniquement le déficit et la dette exprimés en pourcentage, alors que les montants dus restent identiques. Si une dette de 7 milliards est rapportée à un PIB estimé à 10 milliards, le ratio atteint 70 %. Une réévaluation du PIB à 12 milliards le ramène à 58,3 %, sans remboursement supplémentaire. La qualité et l’harmonisation des comptes nationaux deviennent alors indispensables à une comparaison loyale entre les candidats.
L’inflation mesure une autre forme de distance. Des hausses de prix proches permettent à la banque centrale d’appliquer un taux directeur commun avec moins de tensions. Lorsque les rythmes divergent, la décision destinée à freiner les prix dans un pays peut peser inutilement sur le crédit et l’emploi dans un autre. La moyenne annuelle atténue toutefois certains mouvements rapides. Une flambée apparue en fin d’année peut sembler modérée dans la moyenne, tout en dégradant déjà le pouvoir d’achat au moment de l’entrée dans l’union.
La composition de l’inflation compte autant que son niveau. Une hausse provoquée par une création monétaire excessive appelle une réponse différente d’un renchérissement des denrées après une mauvaise récolte. Le relèvement des taux agit sur le crédit et la demande, avec une influence plus limitée sur le prix d’un aliment devenu rare. Les critères enregistrent le résultat final, tandis que la banque centrale devra en identifier la cause pour choisir sa réponse.
Les réserves extérieures renseignent sur la capacité à payer les importations et à soutenir la monnaie. Leur expression en mois d’importations facilite la comparaison entre économies de tailles différentes. Ce ratio peut toutefois progresser lorsque les importations s’effondrent faute de devises ou sous l’effet d’une récession. Un pays qui possède 3 milliards de dollars de réserves pour 1 milliard d’importations mensuelles couvre trois mois. Si ses achats extérieurs tombent à 750 millions sans entrée supplémentaire de devises, la couverture passe à quatre mois, alors que sa position financière demeure inchangée.
La limitation du financement monétaire cherche à empêcher qu’un gouvernement transforme la banque centrale en source régulière de ressources budgétaires. Son respect par onze pays en 2024 constitue le résultat le plus favorable de l’ensemble du tableau. La mesure peut toutefois laisser de côté certaines opérations indirectes, comme l’achat de titres publics sur le marché secondaire ou les crédits accordés par des banques publiques. Une surveillance solide doit suivre l’ensemble des circuits par lesquels la monnaie finance le Trésor.
Les deux critères complémentaires apportent un éclairage sur la capacité des États à résister aux tensions. Huit pays respectaient le plafond de dette en 2024, soit le même nombre qu’en 2023, et dix maintenaient la variation de leur taux de change dans la bande régionale, contre huit un an plus tôt. Une monnaie liée à une devise étrangère peut satisfaire plus facilement la condition de change, à condition de disposer des réserves ou de la garantie nécessaires pour défendre sa parité.
La convergence nominale mesurée par ces six indicateurs laisse hors champ plusieurs écarts déterminants. Elle renseigne peu sur la productivité, le niveau de revenu, la structure des exportations, la mobilité du travail, la solidité des banques ou l’intensité des échanges entre les pays. Deux États peuvent afficher des déficits et une inflation comparables tout en réagissant de manière opposée à une hausse du pétrole. La Banque africaine de développement soulignait déjà que la faiblesse de la convergence réelle et la faible synchronisation des économies limitaient les gains attendus d’une monnaie commune.
Les critères valent donc par la discipline qu’ils imposent et par les risques qu’ils permettent d’identifier. Ils offrent un langage commun aux gouvernements et rendent leurs performances comparables, sous réserve de statistiques établies selon les mêmes méthodes. Leur portée dépendra ensuite de la qualité des données, de la durée d’observation et des sanctions prévues lorsqu’un membre s’écartera des règles après son admission.
L’expérience des unions monétaires montre que l’examen d’entrée ne protège durablement la monnaie que si la surveillance continue après le lancement. Un pays peut franchir les seuils grâce à une période favorable, puis voir son déficit ou son inflation repartir sous l’effet d’une crise, d’un changement de gouvernement ou d’une chute de ses recettes d’exportation. La future union devra alors choisir entre la sanction, l’assistance financière et l’assouplissement temporaire des règles.
La valeur des critères se jouera finalement dans leur application. Des seuils stricts peuvent renforcer la confiance s’ils s’imposent à tous, y compris aux économies les plus puissantes. Des dérogations négociées selon le poids politique des États affaibliraient rapidement leur crédibilité. Pour l’Eco, la véritable épreuve commencera lorsque le premier membre en difficulté demandera du temps, un financement ou une exception.
Avant l’Eco, l’épreuve des comptes
La promesse de l’Eco prend une autre dimension dès que l’on regarde ce qu’elle demande aux États. Adopter la même monnaie signifie confier les taux d’intérêt à une institution régionale, mettre des réserves en commun et accepter qu’une décision prise pour l’ensemble de la zone puisse soutenir certains pays tout en pesant sur d’autres. Ce choix monétaire prolongerait le mouvement d’intégration commerciale porté par la Zone de libre-échange continentale africaine. La ZLECAf cherche à former un marché africain des biens et des services, tandis que l’Eco supprimerait les conversions entre les pays ouest-africains qui l’adopteraient. Une entreprise sénégalaise vendant au Ghana pourrait alors facturer et être payée dans la même monnaie. Pour ses échanges avec le Kenya ou l’Afrique du Sud, plusieurs devises continueraient de coexister, avec des systèmes comme le PAPSS pour organiser les règlements transfrontaliers en monnaies locales.
L’Eco pourrait ainsi retirer une difficulté au commerce régional, sans agir directement sur les délais aux frontières, le coût du transport, les règles d’origine ou la faiblesse des capacités de production. La monnaie faciliterait le paiement d’un échange que les entreprises sont déjà en mesure de réaliser. La ZLECAf lui offrirait un marché plus vaste, tandis que les infrastructures et les politiques industrielles détermineraient la quantité de biens réellement échangés. Le calendrier annonce une naissance, mais les comptes en fixeront la portée. Ils diront ce que chaque État peut apporter à l’union, ce qu’il accepte de partager et la manière dont la monnaie résistera lorsque les trajectoires nationales s’éloigneront. Avant l’Eco viendra donc l’épreuve qui donne son titre à ce dossier, celle des comptes.
