Dakar, 17 mars(SL-INFO) – Derrière la froideur des statistiques et la rigueur des rapports techniques se cachent des destins brisés, des voix étouffées et des quêtes de justice inabouties. À Dakar, dans le cadre d’une journée de réflexion organisée par l’Association des Professionnels de l’Information et du Genre (APIG), en partenariat avec ONU Femmes et la Direction de l’Équité et de l’Égalité de Genre (DEEG), les acteurs du secteur ont lancé un défi aux médias : transformer les données brutes en récits humains capables d’interpeller l’opinion et les décideurs. Car derrière chaque pourcentage se cache une réalité souvent brutale pour les femmes.
Quand les chiffres racontent l’injustice
Au Sénégal, les textes juridiques et les engagements internationaux sont nombreux. Le pays a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) et adhéré à l’Objectif de Développement Durable n°5. Pourtant, derrière ces avancées législatives, les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) révèlent des réalités préoccupantes : 31,9 % des Sénégalaises déclarent avoir subi au moins une forme de violence, et 70 % des femmes mariées affirment y avoir été exposées depuis leur premier mariage. Plus tragique encore, certaines violences surviennent avant l’âge de 12 ans.
Pour la sociologue Ndeye Fatou Cissé, experte en genre et inclusion sociale, ces données montrent les limites de l’arsenal juridique : « Les lois existent, mais les réalités sociales montrent que l’accès à la justice reste encore très inégal pour les femmes. »
L’économie et la terre : le règne de la précarité
Les inégalités frappent également le portefeuille.
Les femmes ne représentent que 31,3 % des propriétaires d’entreprises formelles. La grande majorité évolue dans l’informel (92,9 %), sans protection sociale. Dans le secteur agricole, le paradoxe est criant : les femmes constituent 70 % de la population active et assurent 80 % de la production alimentaire, mais elles ne dirigent que 11 % des exploitations et possèdent une part infime des terres.
Une parité de façade dans la gouvernance
Si la Loi sur la parité a permis aux femmes d’occuper 41 % des sièges au Parlement, le plafond de verre reste intact au niveau local. On ne compte que 18 femmes maires sur 558 communes et seulement 3 présidentes de conseils départementaux sur 43. Ces chiffres illustrent le fossé entre les promesses politiques et la réalité territoriale.
Médias : entre invisibilité et sexisme
L’espace médiatique n’échappe pas à cette tendance. Au Sénégal, les femmes n’occupent qu’environ 13 % de l’espace dans les contenus médiatiques. Pire, leur expertise est ignorée : durant la pandémie de Covid-19, seulement 27 % des experts interviewés étaient des femmes, alors qu’elles représentent 46 % du personnel de santé.
Ndeye Fatou Cissé dénonce également le traitement médiatique des violences sexuelles : « Lorsqu’un viol est évoqué, on interroge souvent la manière dont la victime s’habillait au lieu de se concentrer sur l’auteur du crime. Comment expliquer alors le viol d’une fillette de trois ans ? » s’interroge-t-elle avec amertume.
Donner un visage aux statistiques
Pour Adama Diouf Ly, présidente de l’APIG, l’enjeu est de « donner un visage à la statistique » pour que l’opinion ne puisse plus détourner le regard. Seynabou Sarr d’ONU Femmes renchérit : « Ces données ne changeront rien si elles restent enfermées dans les rapports techniques. C’est vous, journalistes, qui leur donnez vie. » Pour la DEEG, l’heure n’est plus au constat, mais à l’action pour que la justice de genre devienne une réalité mesurable.
