Dakar , 09 avril (SL-INFO) Invitée de France Inter, elle raconte pour la première fois de vive voix les abus sexuels subis par des enfants du 7e arrondissement de Paris de la part des « hommes de la rue du Bac ». Elle dénonce son père adoptif, un proche et grand admirateur de l’écrivain Gabriel Matzneff, déjà mis en cause par Vanessa Springora.
En 2024, Libération publie une série d’enquêtes(Nouvelle fenêtre) intitulée Les hommes de la rue du Bac qui désignent plusieurs intellectuels français du 7e arrondissement de Paris, mis en cause pour des crimes sexuels commis pendant plusieurs années sur des enfants, notamment la fille adoptive de l’un d’eux, Inès Chatin. Pour la première fois, elle s’est exprimée publiquement mardi 7 avril sur France Inter(Nouvelle fenêtre) pour raconter une enfance brisée sous « les lambris dorés » de cette grande bourgeoisie parisienne, livrée dès l’âge de 4 ans à des « cérémonies pédophiles », puis violée par plusieurs « oncles » jusqu’à la puberté.
Ses principaux bourreaux, elle les nomme : son père adoptif Jean-François Lemaire, qu’elle appelle Gaston, l’écrivain Gabriel Matzneff, déjà mis en cause par Vanessa Springora, l’ancien patron du Point, Claude Imbert, l’académicien Jean-François Revel, l’avocat François Gibault, ou encore l’évêque Jean-Michel Di Falco, récemment condamné pour des faits de pédocriminalité. Une enquête judiciaire est en cours, même si les faits sont prescrits.
Obligés de les appeler les « oncles »
Inès Chatin a été adoptée, avec son frère, par un médecin, marié, « pour la façade » selon elle, à une héritière qui subit des violences conjugales. « Maman a eu très souvent des marques tout à fait visibles, des bleus à minima, voire bien pire (…). On a été élevés dans un environnement très masculin, avec une forme presque de coparentalité de ces hommes sur nous », décrit-elle. Avant de préciser que les enfants devaient les appeler « oncles ». Des années plus tard, ils lui seront même tous imposés lors son mariage par son adoptant qui les y a invités.
Parmi les violences qu’elle a subies de l’âge de 4 à 8 ans, elle explique « les jeux » au micro de France Inter. Les enfants étaient placés au milieu d’un groupe d’hommes masqués et portant des capes. Avant, on leur avait fait ingurgiter une « boisson blanche ». Inès Chatin ignore ce qu’elle contenait, mais soupçonne, d’après les ordonnances retrouvées dans les archives de Jean-François Lemaire, la présence de plusieurs médicaments dont un anxiolytique, le Temesta, sans doute destiné « à nous étourdir un peu, de manière à ce qu’on ne soit pas en rébellion ». « Quelque part, j’ai toujours pensé qu’heureusement qu’il y avait eu ces médicaments, parce que cet effet un peu planant permettait peut-être que ce soit plus facile à supporter ou moins difficile ». Ces hommes qui entouraient les enfants étaient munis de divers objets qui vont servir à les pénétrer, poursuit Inès Chatin face à Sonia Devillers.
« Quand on vous interdit la parole, c’est le corps qui crie »
Les enfants ne devaient pas pleurer. « Le fait de pleurer attire de nouveau l’attention et prolonge un peu le supplice dans ses participants », se souvient Inès Chatin.
De ces « supplices », l’enfant qu’elle était en a gardé des souvenirs sensoriels. « Quand on vous interdit la parole, c’est le corps qui crie. Et quand vous recroisez ces hommes, dans chaque grain de leur peau, dans chaque pore, dans chaque goutte de transpiration, il y a ces odeurs qui viennent vous transpercer et vous rappeler de nouveau ce qui s’est passé ».
L’évêque Jean-Michel Di Falco, qu’elle n’évoquera pas plus car elle a fait une nouvelle demande d’audition à l’office mineurs (Ofmin), est celui qui déclenchait chez elle, « la pire des réactions ».
Violée jusqu’à sa puberté
Inès Chatin assure avoir été livrée par son père adoptif jusqu’à la puberté à Claude Imbert et à Gabriel Matzneff. Jean-François Lemaire a reconnu ces viols, à la toute fin de sa vie. Placé en Ehpad, il a accepté de revenir avec sa fille adoptive sur ces années à travers des heures de conversations qu’elle a enregistrées.
Heureux de léguer son « héritage intellectuel », il justifie, très calme, avec le sourire, en se référant à l’Antiquité gréco-romaine. « Il s’en glorifie même », raconte Inès Chatin, « m’expliquant que c’est une manière d’ouvrir la voie aux enfants ». « L’enfant était par zèle, peut-être pas par goût, mais le résultat était le même, l’objet des attentions sexuelles de ses aînés », entend-on expliquer Jean-François Lemaire dans ces audios. À l’issue de ces entretiens, Inès Chatin a compris que le « souhait » de tous ces hommes était « que ça passe les générations ». C’est ce qui l’a poussée à parler.
