Dakar, 2 sept (SL-INFO) – ​La dette n’est plus une simple question comptable pour le continent ; c’est devenu un champ de bataille stratégique où se joue une partie de la souveraineté réelle des États africains face à un ordre financier mondial qu’ils n’ont pas conçu, tout en révélant aussi les choix et les manquements de leurs propres dirigeants.

L’ampleur du problème

​Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La dette extérieure africaine a atteint 1 860 milliards de dollars en 2024, contre près de 1 000 milliards une décennie plus tôt. Plus révélateur encore : entre 2015 et 2024, le ratio moyen dette/PIB du continent est passé de 44,4 % à 66,7 %. Ce n’est pas un accident conjoncturel, c’est une trajectoire structurelle, une accumulation de chocs : pandémie, tensions géopolitiques, crises sécuritaires, dérèglement climatique, mais aussi un accès de plus en plus coûteux aux financements internationaux.

​Le signal politique est net : en mai 2025, l’Union africaine a organisé à Lomé sa toute première conférence exclusivement consacrée à la dette, preuve que le sujet a changé de statut, passant d’une contrainte budgétaire technique à une priorité stratégique continentale.

Une multiplication des créanciers, une dilution du pouvoir de négociation

​Le vrai piège géopolitique n’est pas tant le montant de la dette que sa fragmentation. Le profil des créanciers s’est complexifié : aux institutions multilatérales traditionnelles (FMI, Banque mondiale, BAD) et aux créanciers bilatéraux comme la Chine, se sont ajoutés les marchés financiers privés, aujourd’hui incontournables : obligations souveraines, Eurobonds et fonds spéculatifs. À l’échelle continentale, la dette africaine est composée de dette privée, de dette multilatérale et de dette bilatérale, la Chine demeurant le plus grand prêteur bilatéral.

​Cette fragmentation n’est pas neutre : plus les créanciers se multiplient, plus il est difficile pour un pays en difficulté d’obtenir une restructuration coordonnée ; chaque catégorie de créancier défend ses intérêts, et les marchés privés, moins soumis à des logiques diplomatiques, se montrent souvent les plus intransigeants.

Le tournant chinois : de bailleur généreux à créancier prudent

​Le narratif occidental d’un « piège de la dette chinoise » mérite d’être nuancé par les faits récents. La réalité de 2026 est plus complexe : la Chine est passée ces dernières années du statut de fournisseur net de financements à l’Afrique à celui de bénéficiaire net, en raison de la hausse continue des remboursements de la dette et de la forte diminution des nouveaux prêts, selon un rapport de ONE Data intitulé « The Great Reversal ». Concrètement, de nombreux pays africains transfèrent désormais davantage de fonds à la Chine au titre du service de la dette qu’ils n’en reçoivent sous forme de nouveaux financements.

​Les négociations africaines avec Pékin ont d’ailleurs changé de nature : l’industrialisation et la création de valeur ajoutée dominent désormais les discussions entre l’Afrique et la Chine, les pays africains cherchant à obtenir des financements plus avantageux et à éviter les prêts onéreux qui avaient contribué à la crise de la dette des années 1990, conscients qu’une dette mal gérée peut nuire à leur souveraineté.

​Le débat interne au continent est vif. Certains dirigeants, comme l’a illustré la position sénégalaise, rejettent la logique même de restructuration : une restructuration serait interprétée par les marchés financiers comme un aveu d’incapacité à honorer les engagements souverains, rapprochant le pays d’une situation de « quasi-faillite » et affaiblissant sa crédibilité internationale. D’autres analystes rappellent que si les interventions du FMI permettent souvent d’éviter une crise financière immédiate, une restructuration accompagnée de programmes d’ajustement risque d’alimenter un cycle récurrent d’endettement et de dépendance ; le vieux débat entre la souveraineté budgétaire et la survie financière immédiate.

Ce que le narratif complaisant occulte

​Un discours panafricain honnête ne peut pas s’arrêter à la dénonciation des créanciers extérieurs. Une partie de la dette est le fruit de choix domestiques : projets d’infrastructure surdimensionnés, corruption dans l’attribution des marchés, dette intérieure croissante détenue par les banques locales ; un phénomène qui crée un risque différent de la dette externe, touchant à la fois l’État et le secteur bancaire domestique. Les situations restent aussi très disparates : la dette du Botswana représentait autour de 25 % du PIB selon les chiffres du gouvernement en 2025, contre 130 % pour le Sénégal, preuve qu’il n’existe pas un seul « problème africain de la dette » mais des trajectoires nationales très différentes selon la gouvernance.

Perspectives

​Malgré la gravité de la situation, les analystes de l’AFD estiment qu’un scénario de crise systémique de la dette semble écarté en Afrique subsaharienne, notamment grâce à la présence de créanciers multilatéraux qui fournissent des financements importants en période de crise. Reste la question de fond : tant que le continent continuera d’emprunter à des taux structurellement plus élevés que les pays du Nord pour financer les mêmes types d’infrastructures, la dette restera moins un instrument de développement qu’un mécanisme de transfert de richesse vers l’extérieur, et donc un enjeu de souveraineté à part entière, pas seulement de finance.

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