Dakar, 4 sept (SL-INFO) – ​L’Afrique de l’Ouest a cessé d’être un simple couloir de passage. Elle s’impose désormais comme un carrefour stratégique du narcotrafic mondial. En 2025, près de 30 % de la cocaïne destinée à l’Europe a transité par la région, contre une part marginale il y a dix ans à peine.

Une route en pleine recomposition géographique

​La logique géographique n’a pas changé : la région se situe à mi-chemin entre les zones de production sud-américaines et le marché européen, avec une façade atlantique quasi impossible à surveiller dans son intégralité. Ce qui change, en revanche, ce sont les points de départ et d’arrivée.

​Côté production, les embarquements glissent depuis 2023 du Brésil vers le Suriname et le Guyana. Côté réception, les zones de largage se concentrent désormais entre le Ghana et le Sénégal, avec une Sierra Leone en pleine ascension depuis 2025. L’affaire la plus emblématique reste la saisie record du 1ᵉʳ mai 2026, au large du Sahara occidental, près de Dakhla : un vraquier battant pavillon comorien, chargé à Freetown en Sierra Leone et censé livrer sa cargaison à Benghazi, en Libye. C’est la preuve que la route s’étend désormais jusqu’en Méditerranée orientale, via l’Afrique du Nord.

​Les ports « légitimes » servent eux aussi de porte d’entrée. Le trafic conteneurisé ouest-africain a bondi de 57 % entre 2010 et 2022, sans que les capacités de contrôle douanier ne suivent le rythme ; un déséquilibre qui permet aux réseaux de noyer la drogue dans le commerce légal.

​Le corridor sahélien terrestre, lui, reste pleinement actif. Dakar demeure un point d’entrée stratégique pour desservir les pays enclavés tels que le Mali, le Burkina Faso et le Niger, comme en témoignent les saisies record : 1 137 kg interceptés en 2024 à la frontière malienne, et près de 3 tonnes saisies en mer en 2023.

Des réseaux hybrides ancrés jusqu’au sommet des États

​Le trafic n’est plus l’affaire de quelques cartels sud-américains isolés. On assiste à une hybridation des réseaux : la criminalité organisée balkanique exploitant les failles du fret maritime, le PCC brésilien, les mafias européennes, et surtout des figures locales solidement implantées. Le cas le plus frappant concerne un trafiquant néerlandais installé en Sierra Leone, photographié en 2025 aux côtés de la fille du président sierra-léonais, révélateur de la porosité entre le grand banditisme international et les sommets de l’État.

​C’est là que le bât blesse. Selon l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée (GI-TOC), le trafic de drogue alimente la corruption jusqu’aux plus hauts échelons des États de la région. Il est dès lors impossible de comprendre l’instabilité politique récurrente en Afrique de l’Ouest — putschs, fragilisation des institutions, financement de groupes armés au Sahel — sans intégrer cette économie criminelle comme une variable structurante, et non comme un simple fait divers.

​Autre bascule significative : l’apparition de laboratoires locaux de drogues de synthèse. La région ne se contente plus de faire transiter la marchandise, elle commence à la produire elle-même.

Le kush, symptôme d’une crise sanitaire majeure

​C’est sans doute l’angle mort du débat, trop souvent réduit au seul récit du « transit vers l’Europe ». L’Afrique de l’Ouest est elle-même devenue un marché de consommation en pleine explosion, avec le kush comme symptôme le plus violent de cette réalité.

​Apparu entre 2016 et 2022, ce mélange de cannabinoïdes de synthèse et de nitazènes — des opioïdes jusqu’à 25 fois plus puissants que le fentanyl — s’est propagé en Sierra Leone, au Liberia, en Guinée, en Gambie, en Guinée-Bissau et au Sénégal. Plus de la moitié des échantillons analysés contiennent des nitazènes, importés notamment de Chine, des Pays-Bas et probablement du Royaume-Uni : la preuve que même la « drogue des pauvres » dépend d’une chaîne d’approvisionnement mondialisée.

​Les conséquences sanitaires ont poussé les présidents sierra-léonais et libérien à déclarer l’état d’urgence sanitaire dès avril 2024, une mesure sans précédent sur le continent.

​La réponse institutionnelle, quant à elle, reste fragile et minée par la corruption. Au Liberia, le président Boakai a récemment limogé trois hauts responsables de la lutte antidrogue, après la fuite d’un enregistrement où l’un d’eux exigeait la libération de sa fille, arrêtée pour usage.

​Au-delà du kush, le rapport 2025 de l’ONUDC relève une prévalence du cannabis d’environ 10 % chez les 15-64 ans en Afrique de l’Ouest et du Centre, un usage détourné d’opioïdes pharmaceutiques particulièrement marqué, ainsi qu’une hausse générale des saisies de cocaïne sur le continent.

Trois vérités sans complaisance

​La géographie n’excuse pas la gouvernance. Dakar, Freetown ou Abidjan sont des points de passage naturels, mais ce sont la faiblesse des contrôles portuaires, la corruption des appareils sécuritaires et parfois la complicité au sommet de l’État qui transforment cette position géographique en autoroute pour les cartels.

​L’Europe n’est plus la seule destinataire, ni la seule responsable. La demande locale explose, portée par une jeunesse sans perspectives économiques. Le narcotrafic n’est donc plus seulement un problème d’exportation : c’est un enjeu de développement et de justice sociale interne au continent.

​La réponse sécuritaire seule ne suffira pas. Les saisies record se multiplient sans faire reculer les volumes en circulation. Tant que les circuits de corruption étatique et les racines socio-économiques de la demande ne seront pas traités à la base, la région restera un maillon faible structurel du narcotrafic mondial, et non la simple victime de sa position sur la carte.

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