Saint-Louis, 04 Mai (SL-INFO) – Dans la première partie de son intervention, l’économiste liste les «vertus» et les «axes de rationalisation» de la générosité de l’État. En attendant de rentrer dans les détails dans les deux prochaines.

Les virements seraient passés. Selon le quotidien d’information Source A, Sadio Mané et compagnie auraient reçu dans leurs comptes les 75 millions de francs CFA promis à chacun d’entre eux par le Président Diomaye Faye à leur retour de la CAN 2025. Seneweb n’est pas en mesure de confirmer la nouvelle, mais jusqu’à ce jour elle n’est pas démentie. Sauf information contraire, le chef de l’État a donc tenu parole. Et il n’a pas attendu l’issue du jugement du Tribunal arbitral du sport (TAS).

La juridiction de Lausanne (Suisse) est saisie par la Fédération sénégalaise de football (FSF) en contestation de la décision du jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) retirant aux hommes de Pape Thiaw le trophée continental, gagné sur le terrain (1-0), au profit du Maroc, déclaré vainqueur sur tapis vert. Elle ne rendra pas son verdict avant la Coupe du monde 2026 (11 juin-19 juillet).

Indépendamment de cette conjoncture, nous avons questionné le système de récompenses des sportifs sénégalais, particulièrement les Lions A, habitués à toucher le jackpot à chaque retour de campagne victorieuse. Dans cette perspective, nous avons invité un agrégé des facultés d’économie, Pr Thierno Thioune, à proposer des options de rationalisation, suggérant deux pistes de réflexion. La première : céder aux vainqueurs (sur le terrain) de la CAN 2025, à la place des 75 millions de francs CFA, des actions dans des entreprises publiques ou parapubliques stratégiques. La seconde : leur accorder, au lieu des terrains sur la Petite Côte, des espaces dans les Domaines agricoles communautaires (DAC), qui sont déjà implantés dans dix des quatorze régions du pays, ou dans les agropoles, pour booster les filières agricoles.

Aux yeux de Pr Thioune ces propositions constituent «une innovation extrêmement pertinente», une source d’«impact économique et social multigénérationnel» ; l’économiste clamant être convaincu que le système de récompense actuel témoigne certes «d’une reconnaissance légitime du mérite des champions», mais «souffre de limites structurelles majeures qui en réduisent considérablement l’impact à long terme». Suivons la première partie de son analyse.

VERTUS ET LIMITES DES PRIMES ACCORDÉES AUX LIONS

Pr Thierno Thioune : «Chaque joueur a reçu 75 millions de francs CFA, soit environ 115 mille euros, accompagnés d’un terrain de 1500 mètres carrés sur la Petite Côte. Les membres du staff technique ont bénéficié de 50 millions de francs CFA, équivalant à 76 mille euros, avec des terrains de 1000 mètres carrés dans la même zone. Les autres membres de la délégation ont reçu des terrains de 500 m2 et 20 millions de francs CFA, pour les fédéraux, et une enveloppe financière à se partager pour les agents du ministère des Sports. Ce dispositif révèle une situation nuancée qui présente à la fois des mérites indéniables et des axes d’amélioration substantiels. Du point de vue des mérites, cette approche présente trois vertus incontestables. Premièrement, elle constitue un signal motivationnel sans équivoque. Dans la théorie des salaires d’efficience, de telles primes renforcent considérablement l’attachement national des athlètes et stimulent leur performance en créant un lien émotionnel et financier fort avec leur pays d’origine. Deuxièmement, on observe une forme d’équité redistributive puisque la reconnaissance s’étend bien au-delà des seuls joueurs visibles sur le terrain pour inclure l’écosystème complet qui a rendu possible cette victoire, depuis les préparateurs physiques jusqu’aux agents administratifs qui ont organisé la logistique. Troisièmement, ces primes vont générer un effet multiplicateur économique non négligeable, avec des retombées économiques locales que j’estime à environ 200 millions de francs CFA, à travers les dépenses de consommation, l’investissement immobilier et les transactions diverses qui découleront de cette injection de liquidités dans l’économie.

«Un seul Lion recevant 75 millions de francs CFA perçoit l’équivalent de 250 mois de salaire d’un joueur local professionnel, soit plus de 20 ans de rémunération. Ce différentiel, bien qu’il reflète les réalités du marché international du football, pose néanmoins la question de la cohérence interne du système de valorisation du football sénégalais et de ses effets potentiellement démotivants sur les championnats locaux.»

SOUTENABILITÉ BUDGÉTAIRE ET EFFET D’ÉVICTION

«La question de la soutenabilité budgétaire doit être posée avec lucidité. Ces récompenses s’élèvent à 3,5 milliards de francs CFA. Elles représentent près de 9% du budget annuel alloué au sport (42 milliards de francs CFA pour l’exercice 2025). Pour établir une comparaison, l’Algérie, lorsqu’elle a remporté la Coupe d’Afrique en 2019, avait distribué des primes équivalentes à environ 6 % de son budget sportif, soit trois points de moins que la proportion sénégalaise en 2026. Cette différence soulève une interrogation légitime sur la proportionnalité et la soutenabilité à long terme d’un tel niveau de récompense dans le contexte économique actuel du Sénégal. L’effet d’éviction potentiel mérite également une attention particulière. L’équivalent de ces sommes considérables pourrait être affecté à produire des impacts potentiellement plus durables. Concrètement, avec le même budget et concomitamment, l’État aurait pu financer 150 bourses d’excellence sportive échelonnées sur quatre ans entre 2026 et 2030, permettant à de jeunes talents prometteurs de bénéficier d’un accompagnement complet dans leur développement. De tels fonds pourraient permettre la rénovation de 25 terrains de football de quartier selon les standards internationaux, créant ainsi une infrastructure durable au service de milliers de jeunes pratiquants et contribuant à l’émergence de nouvelles générations de champions pour les décennies à venir.

PARADOXE DE VALORISATION ET INÉGALITÉS STRUCTURELLES

«Le paradoxe de valorisation constitue un autre élément saisissant de cette équation économique. Nos internationaux, qui évoluent dans les plus grands clubs européens, gagnent en moyenne à minima entre 50 mille et 200 mille euros (32,5 millions et 130 millions de francs CFA) mensuels dans leurs clubs respectifs. La prime de 75 millions de francs CFA qu’ils reçoivent représente donc l’équivalent d’une à deux semaines de leur salaire habituel pour les plus modestes, et seulement quelques jours pour les stars les mieux rémunérées. Dans ces conditions, la symbolique de la récompense dépasse très largement sa valeur financière marginale pour ces athlètes. Cela suggère qu’une allocation différente de ces ressources pourrait générer un impact plus significatif sans diminuer la reconnaissance symbolique accordée aux champions. Enfin, la question des inégalités structurelles ne peut être éludée. Au Sénégal en 2025, le salaire mensuel d’un joueur professionnel évoluant en Ligue 1 locale oscille entre 50 mille et 300 mille francs CFA selon les données de la Ligue sénégalaise de football professionnel. Un seul joueur international recevant 75 millions de francs CFA perçoit donc l’équivalent de 250 mois de salaire d’un joueur local professionnel, soit plus de 20 ans de rémunération. Ce différentiel, bien qu’il reflète les réalités du marché international du football, pose néanmoins la question de la cohérence interne du système de valorisation du football sénégalais et de ses effets potentiellement démotivants sur les championnats locaux qui peinent à attirer le public.» (À suivre)

PR THIERNO THIOUNE

Agrégé des Universités, il a été Maître de conférences titulaire CAMES (Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur) et a soutenu une thèse de doctorat en Sciences économiques. Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) a également primé ses travaux de thèse dans le cadre de son programme de subvention de thèse. Récemment, Pr Thioune a fait Sciences Po Paris pour un séjour de recherche PostDoc. Il a assumé les fonctions de directeur du Centre de recherches économiques appliquées (CREA), de 2022 à 2024, après avoir été directeur des études au Centre de recherche et de formation pour le développement économique et social (CREFDES), entre 2017 et 2021. Il intervient dans plusieurs établissements d’enseignement supérieurs publics comme privés notamment à l’Institut de régulation de la commande publique (IRCOP), à l’École nationale de la statistique et de l’analyse économique (ENSAE) et à School of Law de BEM School Management. Ses domaines de recherche embrassent l’économie des politiques publiques, l’économie des réseaux, l’économie industrielle, l’économie de l’énergie, l’économie des ressources naturelles et l’économie des institutions.

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