Dakar, 11 mars (SL-INFO) – La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, vient de diviser de plus de moitié le prix d’achat de « l’or brun » aux planteurs. Selon les autorités, il s’agissait d’une décision nécessaire pour relancer les ventes sur fond de cours mondiaux en chute libre. Plus de 100.000 tonnes de fèves de cacao ne trouvaient toujours pas preneurs dans le port d’Abidjan. Pourtant, il y a encore quelques mois le prix du kilo atteignait un record absolu. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondiale, n’arrive pas a réguler le marché. Plus de 6 millions d’Ivoiriens dépendent de cette filière.

C’était le temps de l’euphorie. Ce 1er octobre au Parc des expositions d’Abidjan Alassane Ouattara, à quelques semaines de l’élection présidentielle, prend la parole devant les principales organisations de planteurs de cacao du pays. « Je vous annonce qu’au titre de la campagne de commercialisation 2025-2026, le prix bord champ garanti d’un cacao bien séché et bien trié est fixé à 2.800 francs CFA (4,26 euros) », annonce Alassane Ouattara.

Cris de joie dans la salle… Le prix du kilo de cacao avait rarement atteint un tel montant. Mais moins de 5 mois plus tard c’est le temps des déceptions. Le ministre de l’agriculture ivoirien, Bruno Koné, annonce alors un nouveau prix: « Le prix du cacao sur le marché international nous oblige à faire un réajustement. » Le nouveau prix bord champ garanti est de 1.200 francs CFA, le kilo,1,82 euros, soit une baisse de plus de 60%.

La potion est amère pour les producteurs de cacao. « Franchement, on n’est pas contents. C’est nous les planteurs qui allons perdre dans cette affaire », a regretté Yao Yao, un syndicaliste du secteur, à Duékoué (ouest du pays) déplorant à l’AFP que l’État ne compense pas davantage « une chute aussi vertigineuse ». « On se disait que même si le prix descendait ça ne tomberait pas en dessous de 2.000 francs. Je crois que ça sera forcément un choc pour beaucoup de personnes », abonde Abdoulaye Dembele, interrogé par l’AFP, gérant d’une coopérative à Divo (centre).

Les prix du cacao sont généralement annoncés en octobre puis en avril mais cette fois-ci le gouvernement a décidé d’avancer cette annonce d’un mois pour tenter d’endiguer au plus vite la crise actuelle. Depuis plusieurs semaines, plus de 100.000 tonnes de cacao restent sur les quais du port d’Abidjan, faute d’acheteurs internationaux. Et depuis 5 mois les quelques 600.000 producteurs de cacao n’arrivent pas à écouler leur récolte.

« Cela fait trop souvent le yoyo »

Le prix ivoirien fixé par l’État était supérieur de 74% aux prix mondiaux. Ce que l’État appelle le prix « bord champ » est un mécanisme central de régulation du cacao ivoirien. Le tarif est calculé à partir des ventes de l’année passée. Mais dans un contexte de chute rapide des cours, cette mécanique peut devenir intenable pour les finances publiques ivoiriennes.

Selon Christian Cilias interrogé par TV5MONDE, chercheur au Cirad, organisme français de recherche agronomique, et spécialiste de la culture du cacao; les autorités ivoiriennes n’avaient pas le choix. « Les acheteurs n’ont pas voulu payer le prix élevé d’il y a six mois. Il vaut mieux aujourd’hui pour la Côte d’Ivoire perdre de la valeur que ne pas réussir à écouler les stocks. Cela permettait de relancer le marché, de le fluidifier », explique Christian Cilias. En quelques mois, le cacao est passé d’un cours record en 2024 à un début de crise sur les cours mondiaux lors de la fin de l’année 2025. Les cours mondiaux sont passés de 11 000 dollars la tonne à quelque 2900 dollars en moins d’un an.

« Depuis plusieurs années le marché du cacao connaît une plus grande volatilité sur les prix. Les informations sur les niveaux de production du cacao circulent vite et celles-ci sont vite répercutées sur les cours mondiaux. Il y a quelques mois les prix étaient élevés à cause d’une mauvaise production. On a cette fois-ci une surproduction et les prix ont été rapidement répercutés à la baisse. Cela fait trop souvent le yoyo », constate le chercheur. Le gouvernement ivoirien est assez impuissant face à cette volatilité.

Abidjan n’a pas réussi à créer un OPEP du cacao

« La filière mondialement n’est pas suffisamment organisée pour peser sur les cours mondiaux. Au début des années 2000, le Ghana, deuxième producteur mondial et la Côte d’Ivoire, premier producteur, avaient tenté de s’unir pour peser sur les cours mondiaux mais cela n’a pas duré », décrit le chercheur. Abidjan n’a pas réussi à créer un OPEP du cacao.

Le cacao représente un secteur important pour l’économie du pays. Près de 15% de la richesse du pays produite chaque année provient du secteur. L’enjeu n’est pas qu’économique, il est aussi social. Plus de 6 millions d’Ivoiriens vivent de cette production dans ce pays de 30 millions. Ces dernières années, les autorités ivoiriennes se sont efforcés de diversifier l’agriculture du pays, en développant des cultures comme la noix de cajou, mais le cacao reste encore la principale matière du pays exportée (près de 3 milliards d’euros en 2024) et l’un des moteurs de la croissance du pays.

« L’enjeu est de garder une partie de la valeur du chocolat »

Selon Christian Cilias, chercheur au Cirad, la Côte d’Ivoire doit surtout récupérer une partie de la valeur du produit chocolat. « Pour la Côte d’Ivoire, le problème réside dans le fait que la valeur du chocolat, du cacao n’est pas réalisée en Côte d’Ivoire. Sur le prix d’une tablette de chocolat une part infime va aux planteurs, aux agriculteurs. L’enjeu est de garder une partie de cette valeur dans le pays. Il faut que la Côte d’Ivoire puisse transformer elle-même son cacao en chocolat », explique le chercheur.

Selon une étude de la FAO, agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, plus de 90% des marges bénéficiaires vont aux chocolatiers et aux distributeurs, essentiellement occidentaux. Et cette situation ne risque pas de s’arranger. « Ces dernières années, alors dans un contexte de prix élevé du cacao, les grands chocolatiers occidentaux ont trouvé et développé des substituts chimiques au cacao », souligne Christian Cilias. La Côte d’Ivoire, ces dernières années, cherche cependant à transformer en chocolat une partie des fèves. L’objectif affiché du gouvernement est d’atteindre un taux de 50% de transformation des récoltes contre 30% aujourd’hui.

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