Dakar, 18 mars(SL-INFO) – Les tensions entre Islamabad et Kaboul franchissent un nouveau seuil tactique. Alors que les regards se tournent souvent vers les conflits au Moyen-Orient, une escalade militaire d’un genre nouveau se déploie en Asie du Sud. Le territoire pakistanais, y compris ses centres de commandement les plus sécurisés, fait face à des incursions aériennes répétées qui poussent les autorités à revoir l’ensemble de leur dispositif sécuritaire.
Le 13 mars dernier, plusieurs frappes ont ciblé simultanément trois localités au Pakistan. Des blessés civils ont été recensés à Quetta, à Kohat, mais également à Rawalpindi, la ville garnison abritant le quartier général des forces armées pakistanaises, située dans la banlieue immédiate de la capitale Islamabad. Si l’armée pakistanaise affirme avoir intercepté ces engins avant qu’ils n’atteignent leurs cibles finales, le président Asif Ali Zardari a publiquement déclaré que Kaboul avait « franchi une ligne rouge en tentant de viser des civils ».
L’élément central de cette nouvelle dynamique repose sur l’utilisation de drones commerciaux modifiés. Ces quadricoptères, dont le coût unitaire oscille entre 200 et 1 000 dollars sur les marchés locaux, sont transformés en armes d’attaque par les talibans afghans et leurs alliés du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP). Bien que l’armée pakistanaise qualifie ces appareils de « rudimentaires » et de simples outils de propagande, le gouvernement a réagi en imposant une interdiction nationale des vols de drones et en restreignant temporairement l’espace aérien au-dessus de la capitale. Sollicitée par Al Jazeera sur cette question, l’armée pakistanaise n’a pas donné suite.
Pour les experts en sécurité, la nature de l’appareil importe moins que sa capacité de pénétration. Abdul Basit, chercheur au Centre international de recherche sur la violence politique et le terrorisme (ICPVTR) à Singapour, souligne que le véritable danger réside dans le fait que ces engins parviennent à atteindre la capitale. Iftikhar Firdous, cofondateur du portail de recherche The Khorasan Diary, précise à Al Jazeera que ces munitions rôdeuses constituent une arme idéale pour des acteurs non étatiques face à des puissances militaires majeures.
Cette offensive aérienne s’inscrit dans un contexte de dégradation profonde des relations bilatérales. Fin 2025, le Pakistan a enregistré une hausse spectaculaire des attaques armées sur son sol, principalement menées par le TTP depuis les provinces de Khyber Pakhtunkhwa et du Baloutchistan. Face au refus de Kaboul de démanteler ces groupes, Islamabad a opté pour la force. En février 2026, l’aviation pakistanaise a mené des frappes sur des camps présumés du TTP et de l’EIIL dans les provinces afghanes de Nangarhar, Paktika et Khost. En représailles, les talibans ont répliqué par des tirs d’artillerie et le déploiement de ces fameux drones.
Le conflit a un coût humain lourd. Les autorités afghanes accusent le Pakistan d’avoir tué des dizaines de civils, affirmant notamment qu’une frappe a touché l’hôpital Omar le 16 mars, faisant des centaines de victimes. Islamabad a formellement rejeté ces allégations, assurant n’avoir ciblé que des infrastructures terroristes.
Sur le plan purement tactique, l’interception de ces drones pose un défi majeur à une armée pakistanaise forte de 600 000 hommes et dotée de l’arme nucléaire. Hammad Waleed, de l’Institut de vision stratégique d’Islamabad, explique que les systèmes de défense aérienne du pays ont été conçus pour contrer des menaces à haute altitude, comme les avions de chasse ou les missiles balistiques indiens. Les quadricoptères, lents et volant à basse altitude, échappent facilement aux couvertures radar traditionnelles.
Cette vulnérabilité ouvre la voie à des scénarios complexes pour l’état-major pakistanais. Les analystes mettent en garde contre l’évolution rapide de cette menace, anticipant l’utilisation future de drones kamikazes plus rapides, voire d’essaims dirigés par intelligence artificielle, capables d’épuiser les systèmes d’interception par leur seul volume.
