Dakar, 24 mars(SL-INFO) – Après avoir exploré les failles structurelles du système de santé, Seneweb vous propose ce mardi le récit poignant d’une vie brisée par la négligence. C’est l’histoire d’Ouleye Cissé, renversée par un car rapide à l’âge de 5 ans, et de sa mère, qui a lutté seule contre l’errance hospitalière et l’indifférence. Entre un plâtre ayant causé une infection foudroyante et des portes de services d’urgence restées closes, ce témoignage met à nu la réalité brutale d’une prise en charge à deux vitesses. Deuxième volet de notre enquête exclusive.

L’accident remonte à plusieurs années. Ouleye Cissé n’avait que cinq ans lorsqu’elle a été renversée par un car rapide. Ce jour-là, sa mère était sortie. Elle est passée à quelques mètres de la scène sans s’en rendre compte immédiatement. Des passants encerclaient le véhicule accidenté, attendant l’arrivée des sapeurs-pompiers. Sensible à certaines images, la mère n’a pas osé s’approcher. Elle a continué son chemin en priant pour la victime, sans savoir qu’il s’agissait de sa propre fille. Ce sont les frères de l’enfant qui l’ont informée plus tard. À son arrivée, Ouleye se trouvait toujours sous le véhicule. Le chauffeur avait pris la fuite.

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Les sapeurs-pompiers et les gendarmes sont finalement arrivés, avec retard. Ils ont extrait l’enfant, qui s’était entre-temps endormie. L’accident s’était produit vers 11 heures ; les secours ne sont intervenus qu’aux alentours de 14 heures. Pendant tout ce temps, personne n’avait osé agir.

Des secours tardifs, sans soins d’urgence

« Ma fille avait le pied complètement courbé », se souvient la mère. Transportée à l’hôpital de Thiaroye (Camp), elle constate avec effroi l’absence de soins dans l’ambulance. « Ils n’avaient rien pour les premiers gestes. Ils se contentaient de la regarder, de tâter son pouls de temps en temps ». Arrivés à l’hôpital vers 14 h 25, une somme de 30 000 francs CFA est exigée avant toute prise en charge. Le père de l’enfant n’arrive avec l’argent qu’après 15 heures. Ce n’est qu’à ce moment-là que les soins commencent.

Une prise en charge médicale contestée

Après une radiographie, le diagnostic tombe : un simple déboîtement. Pourtant, la mère alerte sur un détail inquiétant. « Ma fille est claire de peau, mais son pied avait noirci. J’ai signalé ce paradoxe, mais personne ne m’a écoutée ». L’enfant est plâtrée malgré tout. Le genou semble ouvert. On lui prescrit des antalgiques et un rendez-vous est fixé dix jours plus tard.

La mère décide de ne pas attendre. Trois jours après, la jambe enfle. Cinq jours plus tard, le pied « explose » : du sang, du pus et une odeur insoutenable s’en échappent. « Personne ne pouvait respirer dans la maison. J’ai payé une lame, j’ai déchiré le plâtre. La jambe semblait brûlée. Des vers en sortaient. »

Impuissance, pauvreté et errance hospitalière

La mère est seule, impuissante et sans moyens. Une voisine lui donne de quoi payer un taxi, direction l’hôpital Le Dantec. Faute de place, on l’oriente vers l’Hôpital Principal. Là-bas, elle est d’abord éconduite, accusée d’être venue trop tard. En larmes, elle s’apprête à partir avant qu’un cousin et une secrétaire ne l’encouragent à « négocier ». Ouleye est finalement admise aux urgences. Elle y passera huit jours sous perfusion et verra sa plaie, infestée de larves, désinfectée quotidiennement. Ensuite, une place est trouvée en pédiatrie où l’enfant restera hospitalisée pendant sept longs mois.

Sept mois d’hôpital, des années de soins

Les frais seront finalement remboursés par le Fonds de garantie automobile après de longues démarches. Mais à la sortie, les soins doivent continuer. Depuis Keur Massar, la mère multiplie les allers-retours vers l’Hôpital Principal. Ouleye recommence à marcher, puis rechute après une manipulation lors d’une consultation : une infirmière aurait tenté d’étirer son pied de force. Elle ne pourra plus le poser au sol.

La mère est alors orientée vers l’Ordre de Malte. Pendant deux ans, des fixateurs sont utilisés pour redresser le membre. Les résultats sont encourageants ; Ouleye commence même à marcher avec une légère boiterie. Mais une chute accidentelle anéantit tous les progrès. Le chef de service, bouleversé par cet échec, laisse éclater sa frustration. La mère comprend alors que ce médecin souffrait autant qu’elle de voir ce travail de longue haleine réduit à néant.

Entre amputation et résignation

Aujourd’hui, les traitements ont cessé. Ouleye se déplace avec des béquilles. Une expertise avec le navire humanitaire Mercy Ships propose deux options : immobiliser définitivement le pied avec du matériel métallique ou amputer. La mère refuse. « Je préfère la laisser comme ça. Les plaies ont au moins cicatrisé. »

La mère dénonce avec vigueur les retards, l’inaccessibilité des soins pour les plus démunis et la négligence médicale. « Si ma fille avait été correctement prise en charge dès le départ, elle ne serait pas handicapée aujourd’hui. Tout est parti d’un diagnostic erroné de simple déboîtement. »

Le père de l’enfant a abandonné le foyer, s’est remarié et a rompu tout lien. La mère, épuisée, est tombée malade et le divorce a été prononcé. Scolairement, Ouleye a dû s’arrêter en CM1. Elle s’est tournée vers la couture, puis la cuisine grâce à une bourse du 3FPT, mais la formation est restée inachevée faute de moyens pour les frais annexes. Aujourd’hui, elle coud des boubous pour des tailleurs, payée à la journée. Elle ne mendie pas. Elle avance.

L’appel d’une mère, l’espoir d’une fille

La mère lance un appel pour une prise en charge médicale à l’étranger. « Je ne veux pas que mon enfant vive de l’aumône. Je veux qu’elle marche ». Ouleye, elle, rend grâce à Dieu malgré tout. Son rêve est simple : travailler, obtenir son diplôme et rendre à sa mère « le dixième de ce qu’elle a sacrifié ». Elle interpelle aujourd’hui les ministères de la Santé et de la Famille.

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