Dakar, 25 mars(SL-INFO) – C’est un témoignage qui défie la raison et brise le cœur. Ce mercredi, pour le troisième volet de notre dossier sur les failles du système sanitaire, Seneweb donne la parole à El Hadji Amath Dieng. Ce père de famille a vécu l’innommable : voir ses quatre enfants s’éteindre les uns après les autres sous ses yeux après un accident de la route. Entre la douleur du deuil et la révolte contre un système hospitalier où « l’argent passe avant la survie », il livre un plaidoyer vibrant pour une médecine plus humaine.
Comme chaque année après la fête de la Korité, El Hadji Amath Dieng se rend à Nimzatt, en Mauritanie, pour un pèlerinage auprès de son marabout, Cheikhna Sadibou. Un voyage spirituel qu’il avait l’habitude de faire en famille, sans jamais le moindre incident. Cette fois-ci, son fils aîné, récemment entré dans la vie active, avait tenu à prendre le volant. « En bon fils, il voulait prendre la relève », se souvient le père. Le véhicule transporte alors toute sa vie : quatre enfants, deux garçons et deux filles, pleins de projets et d’espoir. Puis, tout bascule.
L’instant fatal et l’illusion de l’espoir
El Hadji Dieng dormait lorsque son fils aîné pousse soudain un cri de surprise. Presque au même moment, la portière du véhicule s’ouvre et le père est éjecté. Les autres occupants percutent violemment un baobab. Le choc est terrible, le véhicule se disloque. Ironie du sort : quelques instants plus tôt, le père avait hésité à boucler sa ceinture. « Elle ne s’attachait pas. J’ai même dit à mon fils que je voyagerais sans. » Cette défaillance lui sauvera la vie.
Il se réveille à l’hôpital régional de Thiès, affaibli. « J’ai demandé à boire, on me l’a refusé. » Autour de lui, la douleur est partout. Il aperçoit deux de ses enfants, blessés mais vivants. Il se rassure, pensant que les deux autres sont moins atteints : « D’habitude, on s’occupe d’abord de ceux qui souffrent le plus ». Il appelle son fils aîné ; la voix est faible. Il appelle ensuite Mami, professeur d’anglais à Noto Diobass ; elle répond. Il respire. Puis, il demande des nouvelles des deux autres. La réponse tombe, brutale : ils n’ont pas survécu. Au même moment, sa fille, qu’il voyait s’activer auprès d’un blessé, s’éteint à son tour. « Il ne reste que toi, papa », lui murmure son dernier enfant avant de rendre l’âme.
La colère contre la prise en charge médicale
S’il accepte l’épreuve divine, El Hadji Amath Dieng ne peut se taire sur les défaillances du système. « Dans nos hôpitaux, on laisse les accidentés dans leur agonie. On met l’argent au-devant de tout. Ordonnances, analyses, paiements… Tant que vous ne payez pas, on vous délaisse. Or, les victimes d’accidents sont souvent seules. »
Pour être évacué à Dakar, sa famille doit louer une ambulance médicalisée depuis Saly pour 200 000 francs CFA. Il décrit un trajet éprouvant dans un véhicule inadapté. Après un passage difficile à l’hôpital Le Dantec, il est finalement transféré à l’Hôpital Principal. S’il y salue l’humanité des médecins, il déplore néanmoins un manque de coordination : prescriptions répétées et dépenses supplémentaires inutiles.
Le poids du deuil et le soutien spirituel
Pendant sa convalescence, la douleur morale supplante la souffrance physique. « La perte de mes enfants me hantait. Je pleurais la nuit. » Le soutien spirituel, notamment celui d’Oustaz Mor Thiam, l’aide à ne pas sombrer. À sa sortie, la visite au cimetière est une épreuve indicible. Il égrène leurs noms : l’aîné, agent à la BCEAO ; Fanta Dième, professeur d’anglais ; Amsatou Achoura, élève à Sainte-Jeanne-d’Arc ; et Chérif, prêt à entrer dans la vie active. « Des enfants à la fleur de l’âge. Et moi, vieux, je suis encore vivant… »
Un plaidoyer pour l’humain
Opéré plus tard à l’hôpital Idrissa Pouye de Grand-Yoff, il porte aujourd’hui les séquelles physiques et morales du drame. Son message est un réquisitoire : garantir les premiers soins sans condition de ressources, renforcer la coordination médicale et humaniser la relation soignant-malade. « Une bonne parole peut sauver un malade. Un médecin doit avoir un grand cœur ».
