Dakar, 25 mars(SL-INFO) – Il était l’homme de confiance chargé de sécuriser les convois du Président Abdoulaye Wade. Mais le 7 février 2007, c’est sa propre vie qui a basculé sur la route de Kédougou. Pour ce quatrième volet de notre enquête, Seneweb rencontre Ousmane Ndoye. Son témoignage est un réquisitoire contre l’inertie hospitalière : resté trois jours sans opération malgré un diagnostic urgent, il vit aujourd’hui avec les séquelles d’une prise en charge trop tardive. Désormais à la tête de l’Association nationale des accidentés, il lève le voile sur un système où, selon lui, « la quasi-totalité des amputations était évitable ». Récit d’un combat né de la douleur.

Le 7 février 2007 n’est pas une date parmi d’autres pour Ousmane Ndoye. C’est une balafre dans sa mémoire, un avant et un après qu’aucun silence ne parvient à effacer. Ce jour-là, la route de Kédougou a décidé de son destin. Technicien en carrosserie de métier, Ousmane Ndoye était surtout connu comme coordonnateur national et international du Parti démocratique sénégalais (PDS). À l’époque du président Maître Abdoulaye Wade, il était de tous les déplacements, toujours en éclaireur, devançant systématiquement le convoi présidentiel. Un bras droit discret, chargé de coordonner, d’anticiper et de sécuriser. C’est précisément dans ce rôle, lors d’une mission présidentielle à Tambacounda et Kédougou, que la fatalité s’est invitée. Ousmane devait devancer le chef de l’État. En pleine route, son véhicule se retourne. Neuf tonneaux. Une violence inouïe. Ils étaient plusieurs à bord, mais un seul en sort blessé : lui. Étrangement, aucune fracture apparente, aucun saignement. Le corps est debout, mais déjà meurtri.

Malgré la douleur diffuse qui envahit chaque partie de son corps, Ousmane tient bon. Il s’accroche à son devoir. Depuis Kédougou, il assure la coordination avec le Palais jusqu’à l’atterrissage de l’avion présidentiel. Vient ensuite l’évacuation vers Tambacounda, avant un transfert aérien vers l’Hôpital Principal de Dakar. Là, commence une autre épreuve. Plus silencieuse. Plus cruelle. À l’hôpital, le temps s’étire. Les heures deviennent des jours. Ousmane Ndoye attend. Il attend encore. Soixante-douze heures s’écoulent sans qu’aucune opération ne soit pratiquée. Aujourd’hui encore, sa voix se voile quand il évoque cette période. « Je suis resté 72 heures sans être opéré », répète-t-il, comme pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

Le diagnostic était pourtant clair : un os déplacé au niveau de la colonne vertébrale. Une situation sérieuse, mais curable. Selon les médecins, il devait pouvoir remarcher deux ou trois mois après l’intervention. Mais celle-ci tarde. Ousmane endure sans se plaindre. À ses côtés, d’autres patients attendent depuis plus longtemps encore. Alors il se tait. Il encaisse. Son optimisme, fragile, finit par se fissurer. Avec le recul, Ousmane reste convaincu que cette lenteur médicale a scellé son destin. Il parle de négligence, d’un drame devenu politique, allant jusqu’à évoquer un véhicule saboté. Mais il refuse aujourd’hui de « crever l’abcès ». « C’est derrière nous », dit-il, la gorge serrée.

C’est plus tard qu’il ouvre vraiment les yeux. Depuis une ambulance, il observe. Il voit défiler d’autres victimes d’accidents, livrées aux mêmes errances, aux mêmes difficultés de prise en charge. Cette prise de conscience donne naissance à un combat : Ousmane fonde l’Association nationale des personnes accidentées vivant avec un handicap.

L’association intervient à trois niveaux : avant, pendant et après l’accident. Car au Sénégal, déplore-t-il, on se concentre sur le matériel en oubliant l’humain. Dans un pays qui enregistre près de 10 000 morts par an sur les routes, le constat est accablant. Le système de santé, lui, est à bout de souffle. Le Sénégal ne dispose pas d’hôpital orthopédique spécialisé. Le CTEO, autrefois référence, est devenu un hôpital généraliste. On compte moins de 2 000 lits pour tout le pays, alors qu’à Dakar seule, plus de 30 000 accidents sont recensés chaque année.

Beaucoup sortent de l’hôpital après seulement trois jours, sans suivi ni rééducation, et finissent paralysés. « La quasi-totalité des amputations était évitable », martèle Ousmane Ndoye. Il connaît des victimes sorties de l’hôpital avec des infections foudroyantes ou d’autres qui ont trop attendu une prise en charge, faute de moyens financiers.

Au-delà du médical, il y a le social. Pour les travailleurs accidentés, la chute est brutale. Les employeurs refusent souvent de payer les soins, les épouses s’éloignent, les familles s’épuisent. L’État, lui, n’accompagne pas suffisamment le suivi psychologique. « Quand le handicap arrive brutalement après un accident, il faut du temps pour l’accepter », explique-t-il. Ousmane a dû s’adapter seul. Technicien de formation, il conduit aujourd’hui un véhicule qu’il a lui-même réadapté. Malgré tout, il n’a pas renoncé. Il s’est tourné vers la prévention et a créé un mouvement politique. Derrière le militant, reste l’homme. Marqué. Lucide. Habité par une tristesse sourde : celle d’un destin brisé par la route et aggravé par un système qui n’a pas su lui tendre la main à temps.

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