Dakar , 09 avril (SL-INFO). L’évolution technologique apporte aussi son lot de désagréments. Et, l’une des conséquences les plus récurrentes de cet essor sont les attaques cybercriminelles. Bien qu’elles n’épargnent aucun Etat à travers le monde, ces actes offensifs à l’endroit d’un dispositif informatique semble durement éprouver le continent africain. Selon un rapport réalisé par Kaspersky en coopération avec INTERPOL dans le cadre du projet Stadia, les supporters et l’écosystème gravitant autour de la dernière coupe d’Afrique des nations au Maroc auraient été victimes d’une offensive massive qui se serait déroulée dans la plus grande discrétion. Conséquence, plus de 2,1 millions d’identifiants liés à des utilisateurs ou ressources marocaines ont été détectés sur des marchés clandestins du dark web. Au Sénégal, la direction de l’Autonomisation des Fichiers (DAF) a été ciblée par un groupe de Hackers qui revendique 139 TB de données de l’institution sur le Dark Web. C’est dans ce contexte, plus que jamais alarmant, que les enjeux de cybersécurité ont été au cœur des discussions lors de la 4ᵉ édition du GITEX Africa Morocco, organisée du 7 au 9 avril 2026 à Marrakech. Plusieurs responsables publics africains ont échangé autour des stratégies nationales et régionales capables de renforcer la résilience numérique du continent. La discussion s’est tenue lors d’un panel consacré au thème « Leaders stratégiques – Bâtir une nation cyber-résiliente ».
L’Éthiopie mise sur une stratégie proactive pour anticiper les cybermenaces

La directrice générale de l’Administration éthiopienne de la sécurité des réseaux d’information (INSA), Tigist Hamid Mohammed, a ouvert les échanges en présentant l’approche adoptée par son pays pour anticiper les menaces numériques. La directrice explique que l’Éthiopie privilégie une stratégie proactive plutôt que réactive. Elle précise : « Nous définissons une méthode proactive plutôt que réactive. Nous nous concentrons sur trois autres piliers. Le premier, c’est d’avoir une politique cyber et un framework spécifique pour déployer de nouvelles plateformes technologiques ». La responsable éthiopienne rappelle que cette orientation repose sur une politique nationale de cybersécurité pilotée par l’institution dont elle tient le gouvernail l’INSA. Par ailleurs, elle évoque la mise en place d’un dispositif juridique et technologique destiné à protéger l’environnement numérique du pays. « Nous avons donc une politique nationale de sécurité cyber qui est assignée par l’INSA. Le deuxième, c’est d’avoir une plateforme signature numérique et une proclamation. Comme mentionné précédemment, avoir un environnement technologique sans protection personnelle est très dangereux », déclare-t-elle.
Le troisième pilier concerne les compétences humaines. Tigist Hamid Mohammed affirme que le facteur humain demeure l’élément le plus vulnérable dans l’écosystème numérique. A ce sujet, son pays développerait des programmes de formation qu’il injecte très tôt dans le système éducatif : « L’un des liens les plus faibles dans la sécurité cyber est l’humain. Nous investissons spécifiquement dans la puissance humaine et les talents cyber pour que nous investissons dans des enfants de l’âge de 9 ans pour les accompagner dans les centres d’excellence cyber du pays ». Tigist Hamid Mohammed précise que l’infrastructure technologique représente également un élément essentiel de la stratégie nationale. Les autorités éthiopiennes auraient développé une infrastructure publique destinée à renforcer la souveraineté numérique et la capacité de surveillance de l’environnement digital. « Nous avons notre propre infrastructure publique pour protéger notre environnement numérique, pour être numériquement souverain et numériquement résilient », dit-elle.
Au Maroc, l’importance d’une stratégie globale et agile
Le directeur de la stratégie et de la régulation au Maroc, Saad El Khadiri, a présenté les enseignements tirés de l’expérience marocaine en matière de cybersécurité. De son point de vue, les stratégies nationales doivent reposer sur une approche globale. Il s’explique en ce sens : « Premier enseignement, c’est que toute stratégie nationale de cybersécurité doit reposer sur une approche globale ». Selon lui, plusieurs dimensions doivent être développées simultanément. La gouvernance, la sensibilisation, le renforcement des capacités ou encore la coopération internationale constituent des leviers complémentaires. Dans cette quête constante pour la cybersécurité, aucun élément ne doit être négligé en l’occurrence « le maillon le plus fragile » d’un dispositif. « En cybersécurité, comme vous le savez, on peut comparer cela à une chaîne. Ce n’est pas le maillon le plus fort, le plus solide qui fait la sécurité de l’ensemble, mais c’est plutôt le maillon le plus faible qui peut fragiliser tout le dispositif », pense-t-il.
Dans son intervention, Saad El Khadiri a insisté aussi sur la nécessité d’adapter en permanence les stratégies nationales. Devant des transformations technologiques constantes, les cyberattaques ne restent pas figées, elles mutent en adoptant notamment de nouveaux modes opératoires. « Deuxième enseignement, c’est qu’une stratégie ou un cadre d’action doit absolument être agile », dit-il. Le responsable marocain estime enfin que la résilience numérique doit concerner l’ensemble de l’écosystème économique. Les petites et moyennes entreprises disposent souvent de moyens limités face aux menaces numériques. Ainsi, ces acteurs ne devraient pas être écartés des politiques de protection.
Au Niger, une stratégie nationale pour organiser la cybersécurité

Au Niger, la construction de la résilience numérique repose d’abord sur une vision stratégique nationale. La directrice générale du Centre national de cybersécurité, Aïssata Chanoussi, a rappelé l’importance de cette approche : « Je dirais que pour bâtir une nation cyber-résiliente, cela devrait commencer déjà par la construction d’une vision ».
La représentante nigérienne explique que cette vision s’est concrétisée par l’adoption d’une stratégie nationale de cybersécurité. Celle-ci a été approuvée en 2022 par le Conseil des ministres. Cette stratégie a conduit à la création du Centre national de cybersécurité, opérationnel depuis octobre 2025.
Selon elle, la disponibilité de compétences constitue l’un des principaux défis du secteur dans son pays. La cybersécurité nécessite des profils spécialisés qui demeurent rares à l’échelle internationale : « Aujourd’hui, quand on regarde un peu partout dans le monde, il n’y a aucune exception. On est tous certains qu’il y a un gap en termes de talent pour répondre efficacement aux contraintes liées à la cybersécurité ». Aïssata Chanoussi évoque également la nécessité de développer des mécanismes de reconversion professionnelle. Ces programmes permettront à des diplômés d’autres disciplines d’acquérir des compétences en cybersécurité ou en intelligence artificielle.
Le Gabon place la souveraineté numérique au cœur de sa stratégie
Au Gabon, les autorités abordent la cybersécurité sous l’angle de la souveraineté numérique. Le directeur général de l’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences, Alberto Wenceslas Mouguengui Moudoki, a révélé que cette orientation découle du cadre constitutionnel du pays. « Le préambule dit ceci, que le Gabon est souverain sur son sol, son sous-sol, et sur son numérique », rappelle-t-il. Il indique que cette stratégie vise à renforcer la confiance des citoyens et des investisseurs. Les autorités gabonaises s’intéressent à plusieurs technologies pour consolider leurs infrastructures numériques. Il parle notamment de l’utilisation de la blockchain et de nouvelles solutions cryptographiques pour le renforcement des infrastructures numériques gabonaises. Selon lui, la stratégie nationale repose sur plusieurs composantes étroitement liées. La gouvernance, le développement des talents et la coopération internationale sont le cœur battant de cette approche.
Intelligence artificielle et formation : les priorités du Nigeria
L’intelligence artificielle modifie profondément l’environnement de la cybersécurité. Tel est l’opinion du directeur général de l’Agence nationale de développement des technologies de l’information du Nigeria, Kashifu Abdullahi. Il considère que le continent est à la croisée des chemins : « Nous sommes à un point d’inflexion très important. Un point d’inflexion où l’IA est en train de changer le jeu et d’élever l’escalier de la menace ». Les incidents numériques trouvent encore comme principal responsable l’humain de l’avis du directeur nigérian. De ce fait, il est, pour lui, nécessaire d’accentuer la formation et la sensibilisation des citoyens ce qui représenterait la première ligne de défense. « De l’étude, il a été confirmé que plus de 95% des interdits cyber sont les résultats de l’erreur humaine », explique-t-il.
Le Nigeria aurait lancé plusieurs initiatives destinées à renforcer la culture numérique de sa population. Le pays a élaboré un cadre national de littératie numérique avec un objectif de 95 % d’ici 2030. Des programmes de formation et des hackathons visent également à développer les compétences technologiques des citoyens. Kashifu Abdullahi a aussi évoqué les dispositifs juridiques mis en place pour lutter contre la cybercriminalité. La loi sur le cybercrime adoptée en 2015 a fait l’objet d’une révision en 2024 afin de tenir compte de l’évolution des menaces numériques.
L’union fait la force. En s’inspirant de cette maxime et si la coopération régionale était la clé du succès. Pour Tigist Hamid Mohammed la cybersécurité constitue une responsabilité collective. A ce sujet, elle rappelle l’ampleur du défi des compétences sur le continent : « En tant qu’Afrique, si nous avons plus de 1,4 milliard d’habitants, nous avons moins de 10 000 experts en cybersécurité ».
Poursuivant, elle pense que la coopération internationale permet de partager des informations, des compétences et des solutions technologiques. Les partenariats facilitent aussi la formation de nouveaux spécialistes et l’intégration d’innovations dans les infrastructures numériques.
La coopération africaine, levier pour renforcer la cybersécurité
Travailler en équipe n’est pas synonyme d’interdépendance. C’est en partie le point de vue de Aïssata Chanoussi qui considère que ces collaborations ne remettent pas en cause la souveraineté numérique des États. Ainsi, les échanges entre les centres nationaux permettraient d’identifier plus rapidement certaines menaces et d’améliorer les mécanismes de protection.
Dans ce panel, les discussions ont également porté sur les infrastructures numériques nécessaires à la résilience du continent. Alberto Wenceslas Mouguengui Moudoki a accentué son intervention sur l’importance des infrastructures publiques numériques. Il explique que ces systèmes englobent les centres de données, les réseaux de connectivité et les dispositifs de circulation de l’information. Selon lui, la gouvernance de ces infrastructures commence au niveau national. Chaque pays doit organiser la coopération entre les différentes institutions chargées du numérique avant d’engager des partenariats régionaux et internationaux.
Kashifu Abdullahi insiste pour sa part sur l’importance de la connectivité directe entre les pays africains. De son observation, la majorité des échanges de données du continent transitent encore par des infrastructures situées en dehors de l’Afrique. « La seule façon de construire la résilience à l’intérieur de nous-mêmes, c’est de nous connecter directement, d’échanger des données directement, de construire un système numérique qui va traverser les 54 pays de l’Afrique », clame-t-il. Le responsable nigérian pense que le secteur privé doit jouer les premiers rôles dans la construction de ces infrastructures. Et, que les gouvernements doivent fournir un cadre favorable afin de faciliter les investissements et la coopération.
