Dakar , 10 avril (SL-INFO)- Il convient, d’emblée, de saluer l’audace et la détermination de Baye Ndiaye et, à travers lui, de l’ensemble des promoteurs qui portent à bout de bras l’édifice de notre sport national. Grâce à leur persévérance, la lutte sénégalaise a franchi un palier historique, s’exportant désormais au-delà de nos frontières par le biais de droits TV internationaux, de signatures de contrats prestigieux et de « face-à-face » délocalisés. Ce joyau culturel est devenu une industrie attractive. Toutefois, l’évolution vers la modernité ne doit pas se faire au détriment de l’essence même de notre discipline. La proposition de Baye Ndiaye de substituer l’unique chute par un système de « trois rounds » est une idée séduisante, mais elle impose une réflexion clinique avant toute mise en pratique.
Une opportunité de clarté technique
Sur le plan de la justice sportive, l’idée est lumineuse. Elle permettrait de lever définitivement les doutes sur la supériorité d’un athlète. Dans le folklore de la lutte, ne dit-on pas souvent, pour asseoir une domination : « Diw daan nako niari yoon » (Je l’ai terrassé deux fois) ? Passer aux rounds, c’est offrir à la lutte la possibilité de confirmer le talent sur la durée plutôt que sur un éclair de chance.
Le défi de l’étanchéité de l’arène
Le succès d’une telle réforme repose sur une rigueur organisationnelle absolue. Le public de la lutte, passionné et parfois électrique, doit être canalisé. Pour que le rythme des rounds soit respecté, l’enceinte doit devenir un sanctuaire inviolable. En effet , une fois le combat lancé, les lutteurs ne doivent plus quitter l’enceinte avant le terme des trois rounds. Même après une victoire d’étape, la célébration « Bakk » doit se faire dans l’enceinte, sans rupture de la concentration et de l’organisation.
L’accès restreint
Une fois le coup d’envoi donné, seuls l’entraîneur et le préparateur physique devraient être autorisés à pénétrer dans le périmètre entre les rounds. L’arène doit être physiquement protégée contre toute intrusion extérieure (public ou autres « corps étrangers ») tant que le verdict final n’est pas rendu.
Zones d’ombre et ajustements nécessaires
L’introduction des rounds peut aussi soulever des questions réglementaires cruciales que la fédération de lutte et les promoteurs devront trancher :
1. Le verdict médical
En cas de blessure après un round gagné par l’un des protagonistes, le combat doit-il être déclaré « sans verdict » ou la victoire doit-elle revenir à celui qui a pris l’avantage ?
Dans l’éventualité où les adversaires se trouveraient à égalité après deux rounds et qu’une blessure contraindrait l’arbitre à interrompre les débats, là aussi, une interrogation demeure : la victoire doit-elle être attribuée au combattant valide, ou le duel doit-il être déclaré nul, voire sans verdict ?
2. La gestion de l’entre-deux
Les lutteurs auront-ils droit aux pratiques mystiques entre les rounds ou devront-ils se limiter à une récupération strictement athlétique ? ( se reposer, se rafraîchir et s’échauffer)
3. Le timing et le nul
Un format de 10 minutes par round semble pertinent. Si aucun contact décisif n’intervient dans ce laps de temps, le round doit être déclaré nul, laissant aux manches suivantes le soin de départager les adversaires.
4. Le repos
Un intervalle de 4 minutes (2 pour la récupération, 2 pour la remise en tension) permettrait de maintenir l’intensité du spectacle et la fraîcheur du lutteur. ( À étudier minutieusement).
Au-delà de la logistique, cette réforme impose un véritable réarmement psychologique des athlètes. Pour un lutteur habitué au couperet de la chute unique, tomber au premier round ne doit plus être synonyme de fatalité, mais un simple revers tactique. Il est impératif d’inculquer aux combattants cette nouvelle culture de la résilience : savoir se relever, évacuer la frustration lors du repos et revenir dans l’enceinte avec une détermination décuplée pour renverser la vapeur. La victoire finale n’appartiendra plus seulement au plus vif, mais au plus mentalement solide, capable de transformer un échec initial en un sacre d’endurance.
Cette réforme est aussi l’occasion idéale pour clarifier les litiges persistants, notamment sur les chutes litigieuses aux « quatre appuis » ou sur la tête. Si elle est encadrée par une logistique de fer, la proposition de Baye Ndiaye pourrait transformer notre lutte en un sport plus lisible, plus équitable et, surtout, plus conforme aux standards des grandes disciplines de combat mondiales tout en conservant son aspect culturel. L’évolution est nécessaire, mais la méthode sera la clé de sa réussite.
