Dakar, 1er juil (SL-NFO) – En 1989, le général Omar El-Béchir s’empare du pouvoir par la force. Il instaure un régime répressif adossé à deux piliers : l’armée et les réseaux islamistes. C’est dans ce contexte qu’émerge, à partir de 2003, une rébellion armée au Darfour. Des groupes issus de communautés longtemps marginalisées se soulèvent contre le pouvoir central. La réponse d’El-Béchir est brutale : il arme des milices arabes locales, les Janjawid, pour mater l’insurrection.

En 2011, après des décennies de guerre civile, le Sud-Soudan fait sécession. Le pays se retrouve avec deux forces armées distinctes : d’un côté, les Janjawid, reconvertis par El-Béchir en Forces de Soutien Rapide (FSR), placées sous le commandement de Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemedti ; de l’autre, l’armée régulière, dirigée par le général Abdel Fattah Al-Burhan. Cette dualité militaire, jamais véritablement résolue, constituera la fissure originelle du chaos à venir.

En 2019, une vaste révolte populaire balaie le régime El-Béchir. Al-Burhan s’impose alors comme l’homme fort du pays, gouvernant aux côtés d’Hemedti. Mais les deux généraux trahissent rapidement leurs engagements : la transition vers un gouvernement civil est suspendue. Le peuple soudanais, une fois de plus, descend dans la rue pour exiger la démocratie.

Face à la pression populaire, Al-Burhan décide en 2020 de remettre le pouvoir au peuple mais à une condition essentielle : l’intégration des FSR dans l’armée régulière, placées sous sa seule autorité. C’est là où commencent les cassures, car Hemedti avait déjà ses hommes, son autonomie opérationnelle et du contrôle qu’il exerce sur une part considérable des ressources du pays notamment pétrolières, il s’est progressivement construit en véritable puissance parallèle. C’est-à-dire il est en quelque sorte un président d’un pays. Abandonner tout cela pour passer sous les ordres d’Al-Burhan revient à signer sa propre capitulation politique.

Hemedti franchit le rubicond et engage ses forces dans une guerre contre l’armée régulière. Le rêve d’un Soudan pacifié s’évanouit, laissant place à un conflit dont le peuple soudanais paie, une fois de plus, le prix le plus lourd.

Un enjeu géopolitique majeur

Le Soudan n’est pas seulement un pays en guerre, c’est un territoire d’une valeur stratégique et économique exceptionnelle, ce qui explique pourquoi son conflit dépasse largement ses frontières.

Un carrefour de ressources et de routes : Troisième producteur d’or en Afrique, point de jonction entre le Nil bleu et le Nil blanc, passage obligé entre l’Afrique et le Moyen-Orient, le Soudan concentre des atouts rares. 10 % du trafic maritime mondial transite par le détroit de Bab el-Mandeb, à sa périphérie immédiate. Quant au Nil bleu, le plus long fleuve d’Afrique il représente une artère vitale dont l’Égypte dépend pour sa survie en eau. Un tel territoire ne pouvait qu’attirer les convoitises.

Des puissances étrangères aux intérêts divergents : Plusieurs acteurs extérieurs jouent un rôle actif dans le conflit, en armant, finançant ou soutenant l’un ou l’autre des belligérants.

Les Émirats arabes unis incarnent à eux seuls la complexité de ces jeux d’influence : accusés d’être le principal financier des FSR (Forces de Soutien Rapide) de Mohammed Hamdan Daglo dit Hemedti via l’achat massif d’or soudanais. Ils maintiennent parallèlement des concessions dans les ports soudanais qui les lient aux forces régulières d’Abdel Fattah Al-Burhan. Un pied dans chaque camp.

L’Éthiopie, quant à elle, n’intervient qu’au gré de ses propres intérêts, sans positionnement clair ni constant.

L’Égypte soutient prudemment l’armée régulière, qu’elle perçoit comme le garant traditionnel de la stabilité soudanaise et donc, de la sécurité de son accès au Nil.

La Russie joue peut-être la partition la plus calculée. Présent depuis 2017 sous le nom de Wagner, aujourd’hui rebaptisé Africa Corps. Le Kremlin avait obtenu des concessions aurifères en échange de son soutien au régime d’El-Béchir. Depuis 2023, Wagner s’est rallié aux FSR d’Hemedti, leur livrant des armes modernes depuis ses bases africaines. Dans le même temps, Moscou aurait négocié avec le camp adverse : le général al-Burhan se serait vu offrir une assistance militaire russe en échange de l’installation d’une base navale à Port-Soudan, sur la mer Rouge.

Derrière ces manœuvres géopolitiques, une réalité s’impose : les dirigeants font la guerre, et c’est la population qui en paie le prix. Le Soudan est devenu l’échiquier d’ambitions étrangères, tandis que des millions de civils vivent sous les bombes, dans l’exil ou la famine.

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