Dakar, 4 août (SL-INFO) – Les histoires recueillies devant le tribunal de Saint-Louis ne relèvent pas de situations isolées. Derrière ces parcours individuels se dessine une réalité nationale, mesurée avec précision par les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).

​En effet, le cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5) met en évidence de fortes disparités dans l’accès à l’état civil selon les territoires. Certaines régions concentrent davantage de personnes privées de pièces administratives, révélant de profondes inégalités liées notamment à l’éloignement des services publics et aux conditions socio-économiques des ménages.

​À Tambacounda, 11 % de la population ne possède aucune pièce d’état civil. Plus préoccupant encore, 9,6 % des enfants en âge de fréquenter l’école primaire ne disposent pas d’un acte de naissance et 24,4 % des ménages déclarent ne pas savoir si leurs enfants sont officiellement enregistrés. Autrement dit, près d’une famille sur quatre ignore si son enfant existe juridiquement aux yeux de l’État.

​À Diourbel, 11,1 % des enfants en âge de fréquenter l’école primaire sont dépourvus d’acte de naissance. Une situation qui compromet leur parcours scolaire dès les premières années et fait directement écho au cas de la jeune Ngoné, dont l’entrée au collège dépend aujourd’hui de l’obtention de ce précieux document.

​À Matam, 9,5 % de la population reste totalement privée de pièce d’état civil, principalement en raison de l’enclavement et des difficultés d’accès aux services administratifs.

​Ces chiffres traduisent des réalités locales diverses, mais racontent une seule et même histoire : celle d’enfants et d’adultes dont l’accès aux droits fondamentaux demeure conditionné par une identité administrative qu’ils n’ont jamais pu obtenir.

​Les données de l’ANSD mettent également en lumière les profils les plus vulnérables. Les enfants vivant en milieu rural sont nettement plus exposés à la sous-déclaration des naissances que ceux des zones urbaines. Le phénomène touche également de plein fouet les familles dont les parents n’ont jamais été scolarisés ou disposent d’un faible niveau d’instruction.

​L’histoire de Mary Ka, cette mère analphabète rencontrée devant le tribunal de Saint-Louis, en est une illustration saisissante. Ne sachant ni lire ni écrire, elle ignorait les démarches nécessaires pour déclarer ses enfants. Ce n’est qu’avec l’assistance d’une voisine qu’elle a pu engager la procédure. Ici, les statistiques rejoignent directement le terrain.

​Une autre étude menée dans les structures de développement intégré de la petite enfance confirme l’ampleur du phénomène. Sur 186 744 enfants accueillis, seulement 110 148 disposent d’une pièce d’état civil, soit 58,98 % des effectifs. En conséquence, plus de 76 000 enfants, représentant près de 41 % des inscrits, grandissent encore sans existence légale.

​Derrière ces pourcentages se cachent autant de trajectoires brisées que celles croisées au cours de cette enquête : un nourrisson privé de couverture maladie, une fillette qui risque de ne pas entrer au collège malgré sa réussite au CFEE, une mère qui attend sept ans avant d’obtenir un document pour son fils, ou encore un jeune homme de 23 ans contraint de renoncer à des opportunités d’emploi et à son rêve d’intégrer l’armée.

​Les chiffres de l’ANSD ne se limitent pas à dresser un état des lieux. Ils donnent une dimension nationale à ces récits et prouvent qu’ils ne relèvent ni du hasard ni d’accidents de parcours isolés.

​Une lecture croisée des données fait apparaître un constat clair : les régions les plus touchées cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité, notamment l’éloignement des structures de l’État, la précarité économique et le faible niveau d’instruction des populations. Les données du RGPH-5 démontrent ainsi que les inégalités d’accès à l’état civil recoupent fréquemment les inégalités territoriales et sociales.

​Garantir à chaque enfant une identité dès sa naissance ne relève donc pas d’une simple formalité administrative. C’est la condition sine qua non pour assurer un accès effectif à l’éducation, aux soins, à la protection sociale et, plus largement, à la pleine citoyenneté.

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