Dakar, 13 août (SL-INFO) – La libération, le 24 mai dernier, des derniers supporters sénégalais emprisonnés au Maroc à la suite des incidents ayant émaillé la finale de la Coupe d’Afrique des nations a suscité l’espoir des parents de compatriotes incarcérés dans le royaume chérifien de voir leurs fils rapatriés au Sénégal pour y achever leurs peines, grâce à l’application par le gouvernement sénégalais d’une convention de transfèrement signée entre les deux pays.
Les parents de ces détenus condamnés pour des faits et délits liés à l’émigration irrégulière assurent ne pas demander l’impossible.
Regroupés au sein du Collectif national des parents de détenus sénégalais du Maroc, ils exigent simplement que le ministère sénégalais de la Justice joue sa partition en levant les derniers obstacles au rapatriement de leurs fils, afin qu’ils puissent achever leurs peines au Sénégal.
Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a promulgué le 21 mars 2025 une loi adoptée dix jours plus tôt par l’Assemblée nationale l’autorisant à ratifier la Convention entre le gouvernement du Sénégal et le gouvernement du Royaume du Maroc sur l’assistance aux détenus et le transfèrement des personnes condamnées. Cette convention avait été signée le 17 décembre 2004, à Rabat (Maroc).
La publication de cette loi le 19 avril 2025 dans le Journal officiel de la République du Sénégal ouvre la voie à la mise en œuvre de cette convention devant faciliter l’assistances des ressortissants des deux pays arrêtés ou emprisonnés dans l’un des deux, tout en permettant le transfèrement dans leur pays d’origine des personnes condamnées afin qu’ils y purgent le reste de leur condamnation.
Une cinquantaine de jeunes sénégalais détenus dans les prisons marocaines après avoir, dans leur majorité, écopé de condamnations liées à des tentatives d’émigration irrégulière ont vu les démarches qu’ils avaient initiées en vertu de cette convention aboutir du côté du Maroc où les autorités ont étudié, examiné et donné un avis favorable à leur transfèrement au Sénégal, a-t-on appris de sources concordantes.
‘’Appel solennel’’ au président de la République
Il convient ainsi de noter que quatre Sénégalais sont condamnés à la réclusion à perpétuité, quatre autres à des peines comprises entre quatre et trente ans et une dizaine ont écopé de condamnations de dix à quinze années d’emprisonnement, ont fait savoir les mêmes sources.
Dans un communiqué rendu public le 5 juillet dernier, le Collectif craignant que les choses continuent de tirer en longueur, a lancé un appel solennel au président de la République, Bassirou Diomaye Faye, pour qu’il ‘’œuvre en faveur d’une prise en charge des droits et intérêts de ces enfants du Sénégal qui ont besoin d’une assistance et une protection de l’Etat du Sénégal’’.
Le Collectif exhorte ainsi l’Etat du Sénégal de travailler à ‘’la mise en œuvre de la Convention entre le Royaume du Maroc et la République du Sénégal sur l’assistance aux personnes détenus et le transfèrement des personnes condamnées afin de permettre à nos enfants de revenir dans leur pays pour y purger leurs peines de prison’’.
Cette sortie publique fait partie des actions entreprises par les parents pour que la situation de leurs fils incarcérés au Maroc ne tombe pas dans l’oubli. C’est ainsi que deux rencontres publiques auxquelles les parents de détenus ont massivement participé ont été organisées à Rufisque, en plus des correspondances adressées aux ministre de la Justice et à son homologue de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur, a fait savoir Adama Mbengue, le président dudit collectif.
Le fils de M. Mbengue, est un pompiste qui s’adonnait également à la pratique de la lutte avec frappes. Il est bien connu dans le milieu de l’arène, particulièrement à Rufisque, où son surnom ”Ama Nekh n°2” ne laisse personne indifférent. Pour cause, le bonhomme avait déjà évolué dans les arènes, où il s’était illustré par quatre victoires.
Pensionnaire de l’écurie Fass, puis celle de Mbao, cet homme de 35 ans a été arrêté le 2 janvier 2022 alors qu’il tentait, à bord d’un zodiac, de rallier l’Espagne. Il a ensuite été condamné à 10 ans de prison pour sa supposée implication dans l’organisation de cette traversée.
Dans une des maisons situées au fond d’une étroite ruelle du quartier de Ndoungou, à Rufisque, le président du Collectif bien que diminué par une maladie qui l’empêche de marcher normalement, mène le combat pour que son fils aîné revienne au Sénégal. Aucune action n’est de trop pour le sexagénaire, y compris le partage régulier sur les réseaux sociaux des images de son fils.
La peine de voir souffrir ses enfants sans pouvoir rien faire
‘’Nous souhaitons que nos enfants soient transférés au Sénégal pour au moins que nous ayons la possibilité de leur rendre visite dans les prisons sénégalaises’’, déclare-t-il, ajoutant qu’il est attristé d’être resté plus de quatre ans sans voir son fils.
‘’Nous implorons le gouvernement de faire le nécessaire afin que le transfèrement ait lieu. On nous a dit que la balle est dans le camp des autorités sénégalaises pour que nos enfants soient ramenés au pays. Nos enfants ne sont pas des malfaiteurs. Ils étaient juste partis poursuivre leur rêve d’une vie meilleure’’, soupire le vieux Mbengue.
Insistant sur le droit de chacun à une seconde chance, il exhorte l’opinion à se mettre à la place des familles des détenus emprisonnés au Maroc
‘’Imaginer notre désespoir de vivre en sachant que nos enfants souffrent sans que nous ne puissions rien faire pour eux. Nous sommes hantés par leur souvenir surtout lors des moments de fête’’, regrette-t-il. Seule consolation : la possibilité de parler avec son fils au téléphone régulièrement grâce aux facilités obtenues par les services consulaires sénégalais auprès des autorités marocaines.
‘’Notre combat vise à faire en sorte que l’Etat du Sénégal fasse le nécessaire pour que la Convention le liant Sénégal au Maroc soit mise en œuvre afin de faciliter le transfèrement de nos enfants’’, implore presque une membre de l’association dont le fils purge depuis 2023 une peine de 10 ans.
‘’Ce n’est pas facile de savoir que des jeunes vivent une situation de souffrance en dehors du pays. Mon fils est né en 1999. Je voulais qu’il échappe à la répression des manifestations qui avaient secoué le pays entre 2021 et 2022. Il faisait partie des personnes recherchées. Il a dû fuir le Sénégal et abandonné ses études. Il était en classe de première’’, explique cette mère de famille résidant au quartier Thiaroye, dans la banlieue dakaroise.
Celle qui assume avoir financé le voyage de son fils aujourd’hui âgé de 27 ans raconte qu’il avait été arrêté et condamné à une peine de 10 ans en vertu de la législation marocaine criminalisant l’émigration irrégulière en cas de décès lors des tentatives de traversée.
‘’Il doit normalement être libéré le 9 octobre 2033. C’est tragique pour un jeune de son âge qui doit fonder un foyer et soutenir ses frères et sœurs. C’est mon fils aîné. Je vis dans l’incertitude la plus totale et à la fin de chaque mois je me débrouille pour lui envoyer 35 000 francs CFA afin de lui permettre de couvrir une partie de ses besoins’’, fait observer la mère de famille qui, gagnée par les sanglots, peine à terminer sa phrase.
Autre histoire. Autre tragédie ! Celle d’un jeune conducteur de moto-taxi condamné en 2023 à 12 ans de prison avant que cette peine soit réduite à dix à la faveur d’appels auprès des juridictions marocaines.
‘’Il est aujourd’hui âgé de 30 ans. Il a étudié jusqu’à obtenir le Brevet de fin d’études moyennes (BEFM). Il exerçait le métier de conducteur de moto-taxi à Kaolack. Il est ensuite passé par Dakar, avant de rejoindre le Maroc où il a été condamné et incarcéré pour avoir tenté la traversée de la mer pour rallier l’Espagne’’, fait savoir son oncle Idrissa Thiam.
Ce dernier, membre du Collectif, décrit à l’envi la souffrance des géniteurs de son neveu. ”Sa mère n’a pratiquement plus de vie. Elle pense chaque jour à son fils, le principal soutien de la famille dont il est l’aîné. Je suis obligé de lui mentir parfois pour la rassurer. C’est une situation très difficile surtout pour ses deux sœurs et son jeune frère. On l’appuie souvent, mais il ne demande jamais rien à ses parents parce qu’il sait qu’ils n’ont pas d’argent’’, souligne-t-il.
Un brin d’espoir en dépit du ras-le-bol
Idrissa Thiam assure que la famille s’accroche à l’espoir de voir les procédures lancées aboutir au transfèrement de son neveu. ‘’On nous a fait savoir que le retard est lié au fait que les prisons sénégalaises sont surpeuplées et qu’il fallait que le gouvernement termine son programme de réhabilitation et de construction de nouvelles maisons d’arrêt’’, fait-il valoir. En attendant les fils des membres du Collectif continuent de croupir dans les prisons marocaines, loin de leurs familles et dans dans des conditions de détention pas enviables, selon des témoignages recueillis au téléphone par leurs proches
‘’J’ai été condamné à une peine de dix ans de prison. Je ne connais pas la mer. J’ai été accusé d’être le capitaine de l’embarcation à bord de laquelle j’avais pris place pour rejoindre l’Espagne. L’accusation s’est juste basée sur les taches d’huile et de carburant sur mes vêtements pour conclure que je faisais partie des organisateurs de la traversée’’, raconte l’un des détenus dans un enregistrement vocal envoyé depuis la prison marocaine où il est incarcéré.
Le jeune homme assure avoir été mis aux arrêts après être intervenu pour réparer le moteur de l’embarcation qui était tombé en panne en mer. ‘’Je ne voulais pas perdre la vie c’est pourquoi j’ai utilisé mes connaissances en mécanique. Malheureusement le sort est tombé sur moi et me voilà en train de croupir dans des conditions très difficiles dans une prison marocaine’’, dit-il.
Il fait par ailleurs remarquer qu’être emprisonné dans une prison loin de chez soi, sans argent pour subvenir un tant soit peu à ses besoins, constitue une triple peine insupportable.
‘’Nous ne comprenons pas pourquoi notre gouvernement traine les pieds pour appliquer la convention et nous permettre de rentrer chez nous et purger le reste de nos peines’’, fulmine le jeune homme.
‘’Je ne suis pas un trafiquant de migrants. Mon seul souhait était de rejoindre l’Espagne, espérant une vie meilleure afin soutenir mes parents’, indique-t-il comme d’un cri du coeur. Un appel qui, malgré la dureté de ses conditions de détention et de celles de ses compatriotes, porte l’espoir de voir les autorités sénégalaises accorder davantage d’attention à leur situation.
