Dakar, 13 août (SL-INFO) – Le Sénégal veut renforcer son dispositif de lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles. C’est dans cette dynamique que l’African Women Leaders Network (AWLN) Sénégal, le Médiateur de la République et le ministère de la Famille se mobilisent pour accélérer la ratification de la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles (AU-CEVAWG). Adoptée en février 2025, cette Convention constitue le premier cadre panafricain juridiquement contraignant entièrement consacré à la prévention et à l’élimination de toutes les formes de violences faites aux femmes et aux filles. Lors d’un atelier technique de plaidoyer organisé ce jeudi à Dakar, les différents acteurs ont insisté sur l’urgence de renforcer la protection des victimes et d’adapter le cadre juridique aux nouvelles formes de violences, notamment les violences numériques et les féminicides.
Pour Dr. Coumba Mar Gadio, ancienne fonctionnaire des Nations Unies et présidente de l’AWLN Sénégal, la Convention vient surtout renforcer un dispositif juridique qui existe déjà. « Il est urgent que cette convention, qui est en plus contraignante, puisse être ratifiée dans notre pays pour s’ajouter à ce qui existe déjà et renforcer l’arsenal juridique que nous possédons dans notre pays », a-t-elle soutenu.
Selon elle, certaines formes de violences évoluent aujourd’hui plus rapidement que le cadre juridique existant, qui peine à les prendre pleinement en compte. « Beaucoup de femmes font face à des violences numériques, beaucoup de femmes font face à des types de violences qu’on ne connaissait pas jusqu’à présent et qui sont adressées par cette convention », a expliqué Dr. Coumba Mar Gadio .
Pour la présidente de l’AWLN Sénégal, la ratification doit donc permettre au Sénégal de compléter et de consolider son arsenal juridique face à la recrudescence des violences.
Mais au-delà de l’application des lois, elle estime qu’il faut désormais s’interroger sur les causes profondes de cette recrudescence. «Beaucoup de femmes ont été tuées dans leurs relations (…) Il faudra aussi comprendre les facteurs qui font que les violences sont vraiment en recrudescence dans ce pays. Pas simplement dans ce pays, mais partout »,a indiqué Dr. Coumba Mar Gadio.
Elle a par ailleurs souligné que l’AWLN Sénégal mène déjà des actions de plaidoyer auprès des autorités et travaille avec plusieurs organisations de la société civile qui accompagnent les victimes. Selon le Dr. Coumba Mar Gadio, les cas signalés par ces organisations permettent également d’identifier les difficultés persistantes sur le terrain.
Le Sénégal appelé à maintenir son leadership
Pour l’AWLN Sénégal, le Sénégal ne doit pas rester en retrait alors que d’autres pays africains, notamment la Gambie, ont déjà avancé sur cette question. « Le Sénégal a toujours joué ce rôle de leadership sur ces questions d’égalité entre les hommes et les femmes », a rappelé Dr. Coumba Mar Gadio.

« Si les citoyens n’accèdent pas à la justice, il n’y a pas de justice »
Le Médiateur de la République, Demba Kandji, a également apporté son soutien à cette démarche. Pour lui, son rôle est précisément d’intercéder auprès des autorités et des services publics lorsqu’il s’agit de défendre les droits des citoyens. « Ma présence à leurs côtés est tout à fait normale, pour les accompagner en vue de faire aboutir cette démarche qui consiste, pour le Sénégal, à ratifier et à mettre en œuvre pleinement cet instrument de protection des femmes et des filles qui subissent quotidiennement des violences », a-t-il déclaré.
Le Médiateur dit avoir été directement interpellé par cette question lors de ses tournées dans plusieurs régions du Sénégal. « Dans les 10 régions visitées, de Ziguinchor à Dakar, en passant par Kolda, Sédhiou, partout, les femmes me saisissent de cette question des violences. Des violences qu’elles subissent sur le chemin qui mènent aux écoles, parce que, bon, parfois les filles sont violentées. Parfois c’est quotidiennement dans les domiciles. Des violences qu’elles subissent et qu’elles sont obligées de supporter en silence. Ce n’est pas normal », a expliqué Demba Kandji.
Mais pour lui, l’une des principales urgences reste l’accès des victimes à la justice. « Une chose est de dire que la justice est libre, la justice est indépendante. Si les citoyens n’accèdent pas à la justice, il n’y a pas de justice », a-t-il martelé.
Il a ainsi plaidé pour un accompagnement plus important des victimes par les associations et organisations de défense des droits des femmes, notamment dans les procédures judiciaires. « Nous plaidons pour que les femmes, les associations comme AWLN et autres, aient la possibilité de se constituer partie civile et d’accompagner les victimes devant les tribunaux »,a-t-il suggéré.
Le ministère mise sur une prise en charge globale
Représentant la ministre de la Famille, de l’Action sociale et de la Solidarité, Astou Diouf, directrice de l’Équité et de l’Égalité de genre, a assuré que le Sénégal a déjà engagé plusieurs actions allant dans le sens de la Convention. « Le Sénégal est d’ores et déjà dans la mise en œuvre de la Convention avant même la ratification », a-t-elle indiqué.
Selon elle, les attentes des femmes portent notamment sur l’amélioration de l’offre de services destinés aux victimes.
D’après Mme Diouf, le ministère travaille ainsi sur un paquet de services essentiels comprenant l’accompagnement juridique, judiciaire, médical et médico-psychosocial, mais aussi la réhabilitation et l’autonomisation économique des victimes. « Les victimes doivent souvent être accompagnées pour avoir une indépendance économique qui peut les protéger de la violence », a souligné Astou Diouf.
Des centres d’accueil et d’écoute en perspective
Le ministère entend également renforcer l’accès aux services à travers la construction de centres d’accueil, d’écoute et de référencement. L’objectif est, selon elle, de rapprocher les services des victimes et de leur offrir un accompagnement adapté, depuis le signalement des violences jusqu’à la prise en charge et à la réhabilitation.
Astou Diouf a également évoqué le renforcement des mécanismes de plainte en collaboration avec la société civile, afin d’accompagner les femmes victimes de violations de leurs droits et de violences basées sur le genre.
La ratification de la Convention de l’Union africaine est donc présentée comme une nouvelle étape pour renforcer la protection des femmes et des filles. Pour les acteurs mobilisés, l’enjeu ne se limite toutefois pas à la ratification. Il faudra surtout garantir l’application effective de la Convention, renforcer l’accès à la justice et améliorer la prise en charge des victimes sur l’ensemble du territoire national.
