Dakar, 03 juin (SL-INFO) –Depuis plus d’une décennie, les grandes conférences climatiques ont multiplié les engagements en faveur du financement de la transition énergétique dans les pays en développement. Pourtant, entre les montants annoncés et les ressources effectivement mobilisées, l’écart demeure considérable. Pour de nombreux pays africains, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de financements seront promis lors des prochains sommets internationaux, mais plutôt comment sécuriser rapidement les capitaux nécessaires à la construction de centrales électriques, de réseaux de transport d’énergie, d’infrastructures de stockage ou de projets industriels bas carbone.
Le défi est immense. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les investissements énergétiques annuels en Afrique devraient dépasser 200 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour répondre simultanément aux objectifs d’accès à l’électricité, de croissance économique et de transition énergétique. Or les flux actuellement mobilisés restent largement inférieurs à ce niveau.
Cette question est d’autant plus stratégique que le continent part d’une situation particulière. D’après la Banque mondiale, près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. La transition énergétique africaine ne consiste donc pas uniquement à remplacer des infrastructures existantes par des technologies plus propres, comme c’est souvent le cas dans les économies développées. Elle implique aussi de construire massivement de nouvelles capacités de production pour répondre à une demande énergétique appelée à croître fortement sous l’effet de l’urbanisation, de l’industrialisation et de la croissance démographique.
Dans ce contexte, les mécanismes de financement se diversifient progressivement. Les fonds climatiques internationaux continuent de jouer un rôle important, mais ils ne peuvent pas couvrir seuls l’ensemble des besoins. Le débat se déplace donc vers la capacité des économies africaines à attirer davantage d’investissements privés et à développer leurs propres outils de financement.
Les obligations vertes illustrent cette évolution. Ces titres permettent de financer des projets présentant un bénéfice environnemental identifié, qu’il s’agisse d’énergies renouvelables, de transport propre ou d’efficacité énergétique. Le marché mondial des obligations vertes a dépassé 1 000 milliards de dollars d’émissions annuelles ces dernières années selon la Climate Bonds Initiative. L’Afrique reste encore marginale dans cet ensemble, mais plusieurs opérations récentes montrent une montée en puissance progressive de ce type d’instruments.
La Côte d’Ivoire en a donné une illustration récente avec l’opération Poro Power, présentée comme la première obligation verte de financement de projet dans l’espace de l’UEMOA. La structure financière mise en place doit permettre de financer une centrale solaire de 66 MW à Korhogo, avec l’objectif d’alimenter plus de 100 000 ménages tout en réduisant les émissions de carbone.
L’émergence de ces instruments traduit une évolution plus large du financement des infrastructures énergétiques. Les investisseurs institutionnels africains, notamment les compagnies d’assurance, les caisses de retraite et certains fonds souverains, disposent de ressources importantes qui pourraient être davantage orientées vers des projets productifs de long terme. Selon les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques et du Forum des fonds souverains africains, plusieurs fonds souverains du continent gèrent désormais des actifs représentant plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Les partenariats public-privé occupent également une place croissante dans cette stratégie de mobilisation du capital. Face aux contraintes budgétaires, de nombreux États cherchent à partager les risques avec des investisseurs privés afin d’accélérer le développement d’infrastructures énergétiques sans porter seuls l’intégralité du financement.
Le Sénégal illustre en partie cette approche. Les projets gaziers de Grand Tortue Ahmeyim et de Sangomar s’accompagnent d’une réflexion plus large sur les moyens de financer les infrastructures énergétiques nécessaires à l’industrialisation du pays et à l’amélioration de l’accès à l’électricité. Les recettes attendues des hydrocarbures sont souvent présentées comme une opportunité pour soutenir de futurs investissements dans l’énergie et les infrastructures, même si leur mobilisation dépendra de choix budgétaires et industriels qui restent à construire.
L’un des principaux obstacles demeure toutefois le coût du capital. Plusieurs études de la Banque africaine de développement montrent que les projets africains supportent souvent des coûts de financement plus élevés que des projets comparables dans d’autres régions du monde. Cette situation réduit leur rentabilité et ralentit parfois leur mise en œuvre, même lorsque leur viabilité économique est reconnue.
C’est précisément pour répondre à cette difficulté que les mécanismes de garantie prennent de l’importance. Le Fonds de solidarité africain a ainsi approuvé près de 233 milliards FCFA de garanties au premier trimestre 2026 afin de faciliter la mobilisation de financements dans plusieurs secteurs stratégiques, dont l’énergie. En réduisant le risque perçu par les prêteurs, ces dispositifs permettent souvent d’attirer davantage de capitaux privés.
La question centrale n’est donc plus seulement celle des engagements climatiques annoncés lors des grandes conférences internationales. Les prochaines années dépendront tout autant de la capacité des États africains, des institutions régionales et des investisseurs privés à construire des mécanismes capables de transformer l’épargne disponible en infrastructures concrètes. Car dans le domaine énergétique, la transition ne se mesure pas uniquement en objectifs ou en déclarations, mais aussi dans la vitesse avec laquelle les financements peuvent être mobilisés et convertis en projets opérationnels.
