Dakar, 09 juin (SL-INFO)  « J’ai perdu mon travail, tous mes droits sociaux »: Marie vit en France depuis plus d’une décennie avec ses trois enfants, mais la dernière fois qu’elle a tenté de renouveler son titre de séjour, son quotidien a basculé dans l’enfer.

Comme elle, des milliers d’étrangers souvent établis depuis longtemps en France se retrouvent sans-papiers, perdant emplois, logements, et allocations sociales, à cause de manquements administratifs retardant la délivrance de leur nouvelle carte de séjour.

À l’automne 2025, deux mois avant l’expiration de sa résidence de 10 ans, Marie déposait sa demande de renouvellement. « J’ai appelé, j’ai envoyé des courriers. Toujours pas de réponse », lâche, sous pseudonyme, la quadragénaire originaire d’Afrique de l’Ouest.

Conséquence directe du retard: cette mère célibataire a perdu son emploi dans l’hôtellerie à Marseille (sud). « On m’a dit +tu n’as pas de papiers, on ne peut plus te garder+ », raconte-t-elle, les larmes aux yeux.

Elle ne peut prétendre au chômage. Elle a perdu l’aide au logement et les allocations familiales. « Il n’y a pas de quoi manger chez moi. Les enfants mangent à la cantine à l’école. Les soirs, ce n’est pas facile ».

Face à l’impasse, l’unique recours reste la justice administrative. Marie a obtenu une audience le 11 juin.

– « Saturation des services » –

Entre une « saturation des services préfectoraux » et les « dysfonctionnements » de l’ANEF, la principale plateforme en ligne pour les demandes de titres depuis 2020, « des milliers de personnes » se retrouvent chaque année « en situation irrégulière », déplore la Défenseure des droits dans son rapport pour 2025.

« Alors même qu’elles ont accompli avec diligence toutes les démarches requises », selon le document.

Début mai, le Conseil d’État, qui conseille le gouvernement, sommait ce dernier de « corriger les dysfonctionnements » de l’ANEF, notamment des délivrances erratiques du récépissé justifiant qu’un dossier est à l’étude.

Avec un stock de 930.000 dossiers en attente, le ministère de l’Intérieur dévoilait en avril un « plan global » pour réduire le temps de traitement, faisant de « la lutte contre les ruptures de droits » une « priorité ». En promettant notamment des recrutements.

Pour Simon Imbert-Vier, militant à la Cimade depuis 29 ans, outre le manque de personnel, les retards s’expliquent par une « énorme complexification du traitement des dossiers ».

Aux permanences hebdomadaires de l’association, plusieurs dizaines de personnes sont reçues pour des blocages de titres de séjour, dit-il.

– « Souffrances psychiques » –

Le traitement des dossiers est aussi guidé par un impératif sécuritaire. Selon l’avocate marseillaise Anaïs Leonhardt les agents doivent « faire remonter en priorité et vérifier » toute potentielle « menace à l’ordre public. »

Depuis octobre, l’avocate a accompagné une centaine de clients.

« On ne tolèrerait pas un tel délai de résolution des problèmes, s’il ne s’agissait pas de personnes étrangères », déplore-t-elle.

Elle confirme les répercussions sur la justice, avec un tribunal administratif « qui est submergé. »

Récemment, Amnesty international réclamait une réforme du système: la « précarité administrative » qu’il engendre est à l’origine de « souffrances psychiques évitables », indique l’ONG, citant « anxiété », « stress chronique », « troubles du sommeil » voire « crises de larmes » et « pensées suicidaires ».

En France depuis plusieurs années, Elena, pseudonyme pour cette Américaine trentenaire, a obtenu une offre d’emploi début décembre dans la santé, mais n’a commencé que fin avril: elle a dû recourir au tribunal administratif pour obtenir un récépissé provisoire, en attendant son titre de séjour.

« Pendant quatre à cinq mois j’étais sans revenus », indique-t-elle. « L’impact a été énorme sur ma santé mentale. Je m’inquiétais, je me disais +ils vont trouver quelqu’un d’autre, qui n’a pas un profil aussi compliqué+. »

Son récépissé expirera prochainement et elle craint que son employeur ne soit contraint de « suspendre temporairement » son contrat.

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