Dakar, 12 oct (SL-INFO) – La pêche sénégalaise est prise dans un étau. La valeur ajoutée du secteur s’est effondrée de 32,9% au deuxième trimestre 2026, dont -6,4% pour l’artisanale, d’après L’Observateur, dans l’édition de ce lundi. Pour le Dr Matar Thiam et le responsable syndical Oumar Dramé, c’est toute une filière qui joue son avenir avec des emplois menacés, des exportations fragilisées et une sécurité alimentaire sous pression. Le recul des débarquements industriels n’est pas conjoncturel, il traduit « une dégradation profonde de la ressource halieutique », alors que «le poisson se fait rare dans les cales».
L’équation économique est devenue intenable. Contrairement à l’artisanale qui bénéficie d’un carburant subventionné, les armateurs industriels doivent composer avec des charges d’exploitation élevées, notamment le gasoil. « Si ce n’est pas rentable, ce n’est pas la peine d’y aller », souligne Matar Thiam, qui révèle que des entreprises sont contraintes de chercher des licences dans les pays voisins, alourdissant encore leurs dépenses. Au-delà du repos biologique, les professionnels pointent une surexploitation alarmante : capture de juvéniles, non-respect des périodes de reproduction, surcapacité et cette « pêche fantôme » de filets mono-filaments abandonnés qui continuent de tuer. Oumar Dramé ajoute le changement climatique et l’héritage des anciens accords avec l’Europe, conclus sans véritables contreparties en infrastructures.
La menace la plus immédiate vient de Bruxelles. En 2024, l’Union européenne a adressé un carton jaune au Sénégal pour insuffisances dans la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). Le risque d’un carton rouge plane, synonyme de fermeture du marché européen qui pèse environ 100 milliards FCFA par an. « Les sanctions seront d’abord sociales », prévient Matar Thiam, rappelant que « les espèces à forte valeur ajoutée, comme la dorade et le calamar, contribuent à l’équilibre financier de nombreux pêcheurs ». Si les portes se ferment, « les sociétés en mer perdraient alors leur rentabilité, posant certaines unités à l’arrêt », avec un effet domino sur mareyeurs et chaîne du froid. Pour Oumar Dramé, « une aggravation des sanctions européennes serait une injustice majeure ».
Les chiffres flous aggravent la crise
Derrière la raréfaction, c’est une gouvernance à bout de souffle qui est pointée. Les deux experts, toujours dans les colonnes de L’Observateur, dénoncent des statistiques non fiabilisées et l’absence de cohérence entre services de la pêche, du contrôle et de l’environnement. Faute d’évaluations scientifiques solides du CRODT de Dakar-Thiaroye, on entre dans « un cercle vicieux : des données pas fiables, des décisions mal ajustées, une pression persistante sur des stocks déjà fragilisés ».
La pêche artisanale, si elle résiste mieux ce trimestre, n’est pas épargnée : si les industriels s’arrêtent, la pression se reportera sur les pirogues, accentuant la surexploitation. Lutter contre l’INN, limiter les juvéniles, mieux encadrer les engins et renforcer la recherche restent les pistes, à condition, concluent-ils, de « prendre la mesure de l’urgence ».
