Dakar, 14 juil (SL-INFO) – Comme les plus grandes entreprises mondiales, les jihadistes nigérians ont « institutionnalisé » l’utilisation de l’IA, de la stratégie sur le champ de bataille à la fabrication de bombes et de motos de cascadeurs, selon l’autrice d’une étude.
Le pays le plus peuplé d’Afrique est enlisé dans une insurrection depuis 2009, et les avancées technologiques des militants ne sont pas nouvelles.
Les jihadistes en Afrique de l’Ouest et dans le monde diffusent depuis longtemps leur propagande à l’aide d’internet et des plateformes de messagerie en ligne. Plus récemment, ils ont adapté des drones de loisirs pour le combat.
Mais « l’adoption de l’IA par les groupes terroristes a été beaucoup plus rapide, plus étendue et plus systématique que nous ne le pensions », a expliqué lundi à l’AFP Antonia Juelich, qui a récemment publié une étude basée sur des entretiens avec d’anciens jihadistes à la fois de la Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et du groupe rival Jama’at Ahl as-Sunnah lid-Da’wah wa’l-Jihad (JAS), plus connu sous le nom de Boko Haram.
« Il ne s’agit pas seulement de quelques commandants isolés qui ont découvert l’IA, ils l’ont vraiment institutionnalisée, avec des unités dédiées » travaillant avec l’IA et organisant des formations sur l’utilisation de chatbots, ajoute Mme Juelich, chercheuse de l’Université de Cambridge.
Des formateurs étrangers « ont rassemblé les meilleurs éléments dans une salle. Ils ont utilisé un projecteur pour montrer comment cela fonctionne sur un grand écran », a raconté à l’autrice un ancien militant de l’ISWAP.
Si internet sert depuis longtemps d’auxiliaire aux jihadistes, « les instructions étape par étape » fournies par les chatbots, ainsi que « la possibilité de poser des questions spécifiques », représentent quelque chose de nouveau, selon Mme Juelich.
ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et DeepSeek ont tous été recensés par l’étude comme étant utilisés par les jihadistes.
– « L’IA pour apprendre » –
Si les formations dirigées par des experts et la place de l’IA dans l’organisationnel rappellent certaines pratiques du monde des affaires, la manière dont les jihadistes utilisent l’intelligence artificielle varie, allant de la recherche d’aide pour trafiquer une moto façon Evel Knievel – célèbre cascadeur – à l’apprentissage de nouvelles armes inconnues saisies au combat.
Confrontés aux tranchées creusées par l’armée, « nous avons vu dans un film comment des motos peuvent sauter par-dessus des ponts. Nous avons utilisé l’IA pour apprendre à le faire », explique un ex-membre de l’ISWAP cité par l’étude.
Après des répétitions multiples, « la fois suivante où nous avons attaqué, nous pouvions sauter ».
Pour la fabrication de bombes, les chatbots ont introduit de nouveaux types d’engins explosifs et ont également permis d’améliorer ceux existants.
« L’IA nous a indiqué quels produits chimiques utiliser pour rendre l’explosion plus puissante », confie un ancien commandant de Boko Haram.
D’autres usages incluent le recours à l’IA pour étudier des tactiques de champ de bataille susceptibles de réduire les pertes, selon un ex-membre de l’ISWAP.
Des dirigeants de sociétés d’IA ont averti que leur technologie pourrait présenter des risques existentiels pour l’humanité, tout en promettant des garde-fous intégrés à leurs chatbots.
Certaines demandes, comme la manière de faire sauter une moto au-dessus d’une tranchée, ne sont pas nécessairement de nature malveillante. « Mais les explosifs n’entrent pas dans cette catégorie, et c’est là que les garde-fous devraient s’activer, ce qui n’a pas été le cas », regrette Mme Juelich.
Son étude couvre l’utilisation de l’IA par les jihadistes de 2023 à 2024. Un militant a encore pu témoigner de l’usage de l’IA en 2025, ce qui signifie que les garde-fous ont pu évoluer ou s’améliorer depuis la défection de ces combattants.
« Mais je suis inquiète de la trajectoire : des groupes terroristes adoptent l’IA et les garde-fous ne sont pas suffisamment solides », conclut la chercheuse.
