Dakar , 02 avril (SL-INFO) – Ce qui brûle aujourd’hui au Moyen-Orient n’est plus une tragédie lointaine que l’on observe distraitement. C’est une onde de choc silencieuse qui traverse déjà les économies africaines. Pendant que les grandes puissances évaluent leurs rapports de force, des millions de ménages, eux, réévaluent chaque jour le prix du transport, du pain ou de l’huile.

Derrière le fracas des armes se dessine une réalité plus froide : l’Afrique demeure exposée à des dynamiques qu’elle ne contrôle pas, mais dont elle subit immédiatement les conséquences.

Le piège des prix à la pompe

Il ne faut parfois qu’une montée de tension autour du détroit d’Ormuz pour faire trembler les marchés énergétiques. Sans même qu’un baril ne cesse de circuler, l’anticipation suffit à faire grimper les prix.

Pour les États africains, l’équation est devenue presque insoluble. Maintenir les subventions sur le carburant, c’est fragiliser des budgets publics déjà contraints. Les réduire, c’est exposer immédiatement les populations à une hausse brutale du coût de la vie, avec le risque de tensions sociales. L’expérience récente du Nigeria, sous Bola Tinubu, en donne une illustration frappante.

Dans ce contexte, la stabilité intérieure dépend encore trop souvent de variables extérieures, parfois situées à des milliers de kilomètres.

L’angle mort des engrais

Le choc le plus profond n’est peut-être pas celui que l’on croit. Derrière la question énergétique se cache une dépendance plus discrète mais tout aussi stratégique : celle des intrants agricoles.

Contrairement à une idée répandue, cette dépendance ne concerne pas uniquement le Moyen-Orient. Elle s’inscrit dans un système global où interviennent des acteurs majeurs comme le Maroc, la Russie ou encore la Chine. Tous ont en commun une sensibilité forte aux coûts de l’énergie et aux perturbations logistiques.

Lorsque ces chaînes se tendent, ce ne sont pas seulement les prix qui augmentent. C’est la capacité même à produire qui s’érode. Les rendements baissent, les marges disparaissent, et les systèmes agricoles les plus fragiles deviennent vulnérables.

La mémoire du précédent libyen

L’histoire récente rappelle que les crises extérieures laissent rarement l’Afrique indemne. L’onde de choc de l’intervention militaire en Libye de 2011, consécutive à la chute de Muammar Kadhafi, a profondément déstabilisé le Sahel.

La désintégration de l’État libyen a entraîné une circulation massive d’armes et de combattants vers le sud, alimentant les insurrections au Mali dès 2012 et facilitant l’implantation de groupes liés à Al-Qaïda ou à État islamique. En quelques mois, un conflit localisé s’est transformé en crise régionale durable.

Mais ce choc n’aurait pas eu un tel impact sans les fragilités déjà présentes : États affaiblis, territoires marginalisés, pauvreté structurelle. C’est cette combinaison qui a fait basculer toute une région.

Ce précédent doit servir d’avertissement. Lorsqu’une crise majeure est subie sans anticipation, ses conséquences finissent toujours par franchir les frontières. Aujourd’hui, le Moyen-Orient pourrait produire des effets différents, mais tout aussi déstabilisateurs pour les équilibres africains.

L’urgence d’un basculement stratégique

Face à ces vulnérabilités répétées, le statu quo n’est plus tenable. L’Afrique ne manque ni de ressources, ni de potentiel. Elle manque encore d’intégration et de transformation.

Des capacités existent pourtant, qu’il s’agisse de production d’engrais, d’énergie ou de ressources agricoles. Mais elles restent insuffisamment connectées entre elles. Les logiques d’importation continuent souvent de primer sur les dynamiques régionales, au détriment d’une autonomie pourtant accessible.

C’est ici que le rôle des organisations régionales devient central. La CEDEAO, malgré ses ambitions économiques, peine encore à imposer une véritable fluidité des échanges intra-régionaux, entravée par des barrières non tarifaires persistantes et des réflexes nationaux. À l’échelle continentale, l’Union africaine porte une vision d’intégration, notamment à travers la Zone de libre-échange africaine, mais sa traduction concrète reste lente face à l’urgence des chocs actuels.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de résister aux crises, mais de réduire progressivement l’exposition à celles-ci. Cela suppose de passer des déclarations d’intention à une coordination économique effective.

Construire une souveraineté économique réelle

L’indépendance économique ne se proclame pas, elle se construit dans la durée. Elle suppose des arbitrages, des investissements et une vision partagée.

Dans un environnement international de plus en plus instable, la question n’est plus de savoir si l’Afrique sera affectée par les crises extérieures, mais dans quelle mesure elle sera capable d’y faire face.

Les cadres existent. L’Union africaine fixe des orientations, la CEDEAO et d’autres blocs régionaux offrent des espaces de coopération. Mais ces structures restent souvent en retrait face aux priorités nationales immédiates, ce qui limite leur capacité à impulser une véritable souveraineté économique.

Or, cette souveraineté ne pourra émerger sans une volonté politique plus affirmée de mutualiser certaines réponses : sécurisation des approvisionnements stratégiques, investissements coordonnés dans l’énergie et l’agriculture, et développement de chaînes de valeur régionales.

La réponse ne viendra ni des marchés internationaux, ni des équilibres géopolitiques lointains. Elle dépendra avant tout de la capacité du continent à produire davantage pour lui-même, à transformer localement ses ressources et à renforcer ses propres circuits d’échange.

À défaut, chaque crise venue d’ailleurs continuera de résonner ici, avec une intensité disproportionnée.

Comme le dit un proverbe africain, « tant que le lion n’aura pas son propre conteur, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur ». Il est peut-être temps, pour l’Afrique, d’écrire enfin la sienne.

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