Dakar, 20 Mai (SL-INFO) – Entre baisse drastique des revenus et concurrence des réseaux sociaux, les voyants traditionnels tirent la sonnette d’alarme.

Dans plusieurs localités de la région de Kédougou, de nombreux praticiens de la voyance et guérisseurs traditionnels vivent aujourd’hui une période particulièrement difficile. Jadis très sollicités pour des consultations mystiques, des problèmes conjugaux, des recherches de chance ou des protections spirituelles, certains affirment désormais passer plusieurs semaines sans recevoir le moindre client.

En cause, selon eux : l’émergence fulgurante des « marabouts numériques », ces prédicateurs de la voyance en ligne qui utilisent massivement Facebook, TikTok, WhatsApp et YouTube pour attirer une clientèle de plus en plus jeune et connectée. Entre vidéos virales, séances de direct, témoignages mis en scène et publicités sponsorisées, la concurrence devient rude pour les praticiens installés dans les villages et quartiers populaires de la région.

« Avant, les gens venaient de partout »

À Bandafassi, un vieux guérisseur rencontré dans sa concession ne cache pas son inquiétude. « Avant, les gens venaient de Tambacounda, Dakar et même du Mali pour des consultations. Aujourd’hui, tout se passe sur les téléphones. Les clients regardent les vidéos TikTok et pensent que les solutions sont là-bas », confie-t-il avec amertume.

Assis sous un grand arbre, entouré de quelques gris-gris et de bouteilles de décoctions, il affirme que ses revenus ont chuté de plus de moitié en moins de deux ans. « Il m’arrive de rester un mois entier sans recevoir un seul client. C’est du jamais vu », ajoute-t-il. Même constat à Salémata où plusieurs praticiens dénoncent une « concurrence déloyale » alimentée par les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ont changé les habitudes

Avec la démocratisation des smartphones et de l’Internet mobile, les pratiques mystiques ont progressivement migré vers les plateformes numériques. Aujourd’hui, certains voyants réalisent des consultations par appel vidéo, proposent des « protections mystiques » via WhatsApp ou publient quotidiennement des vidéos promettant richesse, retour affectif ou réussite professionnelle.

Pour beaucoup d’habitants, cette accessibilité explique le succès croissant de ces nouveaux acteurs. Rencontré au marché central de Kédougou, Moussa, un jeune commerçant, reconnaît consulter régulièrement des voyants en ligne. « C’est plus rapide. Tu peux parler avec eux sans te déplacer. Certains font même des directs où ils répondent immédiatement aux questions », explique-t-il. Chez les jeunes surtout, le phénomène prend de l’ampleur. Les vidéos mystiques cumulent parfois des milliers de vues en quelques heures.

Une activité devenue très concurrentielle

Pour plusieurs observateurs, la voyance en ligne fonctionne désormais comme un véritable marché numérique où la visibilité est devenue essentielle. Les praticiens les plus suivis investissent dans des vidéos professionnelles, des campagnes sponsorisées, des témoignages de clients, des publications quotidiennes et parfois des collaborations avec des influenceurs. Une stratégie que les voyants traditionnels peinent à suivre faute de moyens financiers ou de maîtrise des outils numériques.

À Saraya, un praticien affirme avoir tenté de créer une page Facebook, sans succès. « Les jeunes marabouts connaissent Internet. Nous, nous avons appris autrement. Aujourd’hui, si tu n’es pas sur les réseaux sociaux, les clients pensent que tu n’existes pas », regrette-t-il.

Entre modernité et méfiance

Si certains habitants apprécient la rapidité des consultations en ligne, d’autres restent méfiants face à la multiplication des profils anonymes et des promesses spectaculaires. Dans plusieurs quartiers de Kédougou, des citoyens dénoncent également des cas d’escroquerie liés à de faux marabouts opérant exclusivement sur Internet.

Aïssatou, mère de famille, raconte avoir perdu une importante somme d’argent après avoir contacté un prétendu guérisseur via Facebook. « Il promettait des solutions miracles. Après les transferts d’argent, il a disparu », témoigne-t-elle. Cette situation pousse certains habitants à continuer de privilégier les praticiens locaux qu’ils connaissent personnellement.

Un phénomène en pleine mutation

Pour des professeurs de philosophie interrogés sur le sujet, cette évolution traduit surtout une transformation profonde des pratiques sociales et culturelles. La digitalisation touche désormais tous les secteurs, y compris les activités mystiques et traditionnelles. Les « marabouts numériques » misent sur la proximité virtuelle, la communication permanente, la viralité des contenus et l’immédiateté des réponses.

Face à cette nouvelle réalité, plusieurs voyants traditionnels de la région de Kédougou estiment devoir s’adapter pour survivre. Certains envisagent désormais de se lancer eux aussi sur TikTok ou Facebook afin de reconquérir une clientèle de plus en plus connectée. « Aujourd’hui, le téléphone est devenu plus puissant que les anciens réseaux de recommandation », résume un praticien rencontré à Salémata.

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