Dakar, 10 août (SL-INFO)-Au Sénégal, la mort d’un chef de famille transforme souvent le deuil en un éternel tiraillement. Chacun essaie de s’accaparer les biens du défunt. Sous la pression des traditions, du manque de papiers officiels ou simplement de la cupidité, les veuves et les enfants mineurs sont généralement les grands perdants de cette bataille rangée.
À peine le corps du défunt est-il sous terre que les voix s’élèvent. Les cérémonies du deuil ne sont pas encore terminées que déjà, dans le salon, les questions dérangeantes arrivent : où sont les clés de la maison ? Qui a pris les livrets d’épargne ? À qui revient le terrain ? Qui va garder la voiture ? En quelques jours, la tristesse laisse la place à la cupidité et au partage des biens du défunt. Des frères et des sœurs qui ont grandi ensemble deviennent des ennemis. Les belles-familles entrent en conflit ouvert. Et dans ces histoires, les veuves et les enfants sont les victimes de ces tiraillements fratricides.
Expulsées pendant le deuil
Astou Cissé, 42 ans, raconte son histoire. Neuf jours seulement après le décès de son mari, alors qu’elle observait son iddah (la période de viduité de quatre mois et dix jours réclamée par l’islam), ses beaux-frères sont venus lui demander les clés de la maison. « Mon mari venait à peine d’être enterré que son grand frère me demandait déjà de compter son argent et de quitter la chambre », confie-t-elle, les larmes aux yeux. « Ils m’ont dit que la maison appartenait à la famille du sang et que mes deux filles et moi n’étions que des étrangères. »
Pour la forcer à partir, la belle-famille a coupé l’eau et changé les serrures. Face à la pression, elle a préféré tout abandonner pour protéger ses enfants. « J’avais déjà trop mal avec la mort de mon mari. Je n’avais plus la force de me battre. J’ai préféré partir », souffle Astou.
Si Astou a jeté l’éponge très tôt dans cette bataille qui lui avait été imposée par sa belle-famille, Mariama Sow, elle, n’a pas baissé les bras. Âgée de 39 ans, son mari l’a laissée avec des enfants en bas âge.
Décédé d’un arrêt cardiaque, il avait une belle maison à Keur Massar et deux petits commerces. Très vite, ses beaux-frères ont voulu mettre la main sur les titres de propriété pour tout vendre. « Ils sont venus chez moi un dimanche matin. Ils prétendaient que mon mari leur devait de l’argent et qu’il fallait vendre la maison pour rembourser les dettes de la famille », raconte cette commerçante.
Mariama soupçonna très vite une tentative de manipulation. Car, de son vivant, son mari lui avait tout dit et avait pris le soin de lui laisser les documents officiels. Malgré les menaces et les insultes de sa belle-famille qui la traitait de femme maudite et avide, la veuve n’a pas cédé. Elle a refusé de quitter les lieux. « J’ai fermé la porte à double tour et je suis allée voir un avocat. On m’a dit que j’allais attirer le malheur sur mes enfants, mais le vrai malheur aurait été de les laisser sans toit », explique-t-elle.
Après plus de deux ans de procédures au tribunal, le juge lui a donné raison : la maison a été attribuée à ses enfants et elle en a gardé la gestion. Aujourd’hui, Mariama vit dans la maison avec sa famille, même si sa belle-famille ne lui adresse plus la parole. Ce dont elle se réjouit : « C’est ce qui pouvait arriver de mieux. Je préfère que mes enfants grandissent loin d’eux », confie-t-elle.
Si les veuves souffrent sur le plan psychologique, les enfants mineurs subissent souvent de graves injustices financières. Le risque de ne rien recevoir touche beaucoup de familles, en ville comme à la campagne. L’excuse est toujours la même : une fille va se marier et « donner le bien de la famille à un étranger », ou un enfant trop jeune « n’a pas besoin de propriété ». Pour contourner la loi, certains hommes de la famille utilisent toutes les ruses : vendre les biens en vitesse avant le partage, cacher l’existence des enfants sur les papiers d’héritage, ou utiliser la notion de Soutoura (la discrétion) pour faire culpabiliser ceux qui réclament leur part.
La justice comme dernier recours
Khadija Diop est juriste et experte internationale en contentieux stratégique. Elle confie que ces dossiers sont le lot quotidien dans les tribunaux. Et c’est toujours le même procédé : « Ce sont des situations très fréquentes. Quand un homme meurt, il laisse une femme et des enfants souvent jeunes. La famille du défunt veut souvent tout récupérer et oublier les enfants directs. »
Elle rappelle que la loi sénégalaise reconnaît deux manières de partager un héritage. « Il y a le droit classique et le droit musulman. Dans tous les cas, il faut aller voir la justice, un juge ou un notaire pour faire le partage légalement », recommande la juriste.
Mais il y a un grand problème avec les mariages contractés seulement à la mosquée ou selon la coutume, sans acte d’état civil. « Si le mariage n’a pas été enregistré à la mairie, la veuve a beaucoup de mal à se défendre devant le tribunal. Pourtant, la loi protège la femme mariée : si elle a des enfants, elle a droit à une part égale à celle d’un enfant. S’il n’y a pas d’enfants mais des parents ou des frères, elle a droit à la moitié. S’il n’y a personne d’autre, elle prend tout », précise-t-elle.
Le rappel à l’ordre des religieux
Face à ces dérives, Oustaz Omar Ba, maître religieux, rappelle ce que dit la religion. « La veuve a un droit clair et net sur l’héritage de son mari. Personne ne peut le lui enlever », répète-t-il.
M. Ba condamne fermement le fait de chasser les femmes de leur maison, expliquant que c’est un péché grave et une mauvaise coutume. « La femme doit passer son iddah dans la maison de son mari, au calme. Personne ne doit la faire sortir avant cette échéance », alerte-t-il, rappelant que ce sont les personnes éloignées de la religion musulmane qui commettaient de tels actes.
Et pour ce qui est des orphelins, c’est une limite à ne pas franchir. « Celui qui touche aux biens des orphelins commet une grave faute devant Dieu. Même s’il prie et accomplit les cinq piliers, ses bonnes actions lui seront retirées le Jour du Jugement pour payer le tort qu’il a fait à des personnes sans défense », prévient-il.
Un musulman n’a pas le droit de faire un testament
Oustaz Ba met en garde contre la pratique consistant à rédiger un testament avant la mort. Il rappelle que, selon l’enseignement de l’Islam, cette démarche est proscrite par la religion.
Entre coutumes, cupidité et absence de papiers officiels, les veuves et les enfants mineurs restent les premières victimes des conflits successoraux. Si la justice peut être un refuge pour ces personnes, la religion condamne leur maltraitance et leur mise à l’écart par la belle-famille.
