Dakar, 1er juil (SL-NFO) –La révision constitutionnelle adoptée hier, à l’Assemblée nationale dans un climat de tension par les députés de Pastef, ne divise pas que la classe politique. Elle dégage également une ligne de fracture entre les universitaires.

D’un côté, un appel de 143 personnalités, principalement professeurs d’université, pour l’adoption de la révision constitutionnelle, « au nom de la démocratie ». Ces derniers estiment que le débat a assez duré et qu’il est temps d’agir. « Cette réforme n’est pas née d’une initiative improvisée. Elle est l’aboutissement de près de vingt années de réflexion collective. Les Assises nationales de 2009 avaient déjà posé le diagnostic d’un déséquilibre des pouvoirs. La Commission nationale de réforme des institutions avait formulé des propositions précises pour y remédier. En 2024, les Assises de la Justice ont poursuivi cette réflexion, avant que le Dialogue national sur le système politique de 2025 ne l’enrichisse à son tour ».

De l’autre, une déclaration du Réseau des Universitaires pour la Défense de la Constitution et de la démocratie qui crie à « la forfaiture » et au « forcing ». Pour eux, il y a une volonté de désacralisation des valeurs fondatrices de la République par des gens qui n’ont pas la légitimité. « Les parlementaires n’ont pas compétence à procéder à eux seuls à une révision majeure de la Constitution et à agir au nom de l’ensemble du peuple sur une question aussi déterminante. (…) D’ailleurs, comment le Parlement peut-il usurper le projet de révision constitutionnelle du Président de la République pour en faire une proposition de révision ? », se demande-t-il.

Mais des deux côtés, on gagnerait à faire tomber les masques pour aider les citoyens à mieux s’y retrouver. En effet, lorsqu’on privilégie son titre de professeur d’université, on met en avant le postulat de la neutralité académique. Le public non initié peut se dire qu’il s’agit ici d’hommes de science qui parlent pour éclairer le débat. Alors qu’en réalité, il s’agit plus d’un affrontement entre deux camps politiquement opposés.

Hier ensemble, aujourd’hui face à face

L’idée ici ne consiste pas à dire que tous ceux qui ont signé ont une appartenance politique. Ils sont nombreux, ceux qui sont sur les deux listes et sur qui nous n’avons aucune information. Il n’est donc pas question de juger quelqu’un sans le connaître. Par conséquent, il se pourrait qu’il y ait des signataires motivés uniquement par des convictions profondes, sans aucun parti pris.

Cependant, lorsqu’on s’arrête sur certains profils, on se rend compte rapidement de la coloration politique. Parmi les « 143 personnalités », par exemple, on retrouve des membres de Pastef comme Daouda Ngom, Oumar Dia, Sidy Alpha Ndiaye, Mouhamed Abdallah Ly, Massamba Diouf, Abdoulaye Diouf, Mohamet Lat Sack Diop, et la liste est loin d’être exhaustive. Certains parmi eux ont quitté leur poste de ministre ou de directeur pour manifester leur fidélité à Ousmane Sonko.

Dans l’autre camp, on trouve pareil, notamment d’anciens leaders ou alliés de Pastef qui ont préféré rester dans la mouvance présidentielle. On peut en citer Ndéné Mbodji, directeur du COUD, Mouhamadou Rassoulahi, président du mouvement And Delo Ndioukeul, Samba Faye, porte-parole de la République des Valeurs, Jean Birame Gning, directeur du CROUS de Kaolack et président des cadres du parti Awalé.

Quelles conséquences sur la crédibilité académique ?

Avec ces identités, on est presque convaincu de la motivation partisane des deux tribunes. Or, pour la clarté du débat public et l’honnêteté intellectuelle, tous ces acteurs devaient au moins mettre en avant, sinon préciser, leur appartenance politique. On comprendrait aisément qu’ils s’expriment non pas comme universitaires, mais comme membres ou sympathisants d’un parti ou d’une coalition.

De toute façon, cet affrontement entre universitaires n’est pas nouveau et rappelle d’ailleurs un mauvais souvenir. Au plus fort de la crise politique, vers 2023 et 2024, on a vu deux camps se faire face : l’un favorable au régime de Macky Sall et l’autre pro-Pastef. Comme aujourd’hui encore, ce sont les pro-Pastef qui avaient fait une sortie en premier, suivie de la réaction des pro-régime. D’ailleurs, la plupart de ceux qui sont sur ces deux listes s’étaient retrouvés à l’époque sur une même liste anti-Macky.

En outre, jusqu’ici, il n’est pas prouvé que les universitaires ont aidé un camp à l’emporter sur l’autre. Toutefois, il convient de s’interroger sur les conséquences que cela peut avoir dans le monde académique. En prenant des positions politiques sous la toge, ne risque-t-on pas de fragiliser la parole universitaire ? L’enseignant-chercheur étant citoyen, il a le droit d’avoir une appartenance politique. C’est d’ailleurs une tradition au Sénégal. La nouveauté consiste à se draper de son manteau d’universitaire pour exprimer des positions partisanes, au risque de porter un sacré coup à la crédibilité du savoir certifié.

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