Dakar, 01 mars(SL-INFO) – Face à la pression citoyenne, Jean-Michel Sène est convoqué au tribunal de la transparence. À quelques heures de la conférence de presse très attendue du Directeur général de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), l’heure est à la vérité. Au cœur des préoccupations : l’utilisation des 37 milliards de FCFA destinés à l’électrification rurale.
Entre zones d’ombre persistantes, interrogations sur les villages réellement électrifiés et rôle controversé du promoteur AEE Power Espagne, cette rencontre est perçue comme un test de crédibilité pour le Directeur général et son institution. Derrière les discours techniques, ce sont des chiffres concrets que réclament les Sénégalais, alors que l’affaire dite des « 37 milliards » continue de défrayer la chronique et d’alimenter les débats sur la gouvernance des marchés publics.
Les racines de l’« ASERGATE »
L’affaire plonge ses racines dans un contrat d’électrification rurale signé le 23 février 2024 entre l’ASER et la société espagnole AEE Power. D’un montant global de 91,97 milliards FCFA, ce projet ambitieux devait permettre l’électrification de 1 740 villages répartis dans les régions de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis et Tambacounda. Pour garantir l’exécution de ce marché, la Société nationale de crédit et de cautionnement (Sonac) a émis trois garanties le 20 mars 2024, pour un montant cumulé de 37 milliards FCFA. C’est précisément cette garantie qui est aujourd’hui au cœur de la polémique.
Les critiques, portées principalement par le député et ancien ministre Thierno Alassane Sall, dénoncent une opacité totale. Selon le parlementaire, qui a entamé un « Leral Tour » (Tour de la Lumière) pour vérifier l’avancement des travaux, les 37 milliards de FCFA seraient « portés disparus ». Ses tournées sur le terrain, notamment à Louga et Birkilane, dressent un constat accablant : des villages plongés dans l’obscurité, des « chantiers fantômes » où seuls quelques poteaux sans fils ont été érigés. « Sur les dix villages visités, aucun n’a été électrifié. Les populations n’ont vu ni chantier, ni matériel », a martelé le leader de la République des Valeurs (RV).
Bataille de chiffres et de procédures
Face à ces accusations, la réponse de l’ASER et du ministère des Finances a d’abord été d’ordre technique. Une note officielle du 17 juin 2025 précisait que les 37 milliards ne représentaient pas une somme décaissée aux promoteurs, mais le montant des garanties émises, la prime d’assurance réelle s’élevant à 947 millions FCFA.
Jean-Michel Sène, qui s’est félicité d’une décision de la Cour suprême annulant une suspension du projet par l’Arcop, y voit une « victoire du droit » et dénonce des manœuvres visant à discréditer l’agence. Cependant, le rôle du promoteur espagnol AEE Power complique la donne. Si le marché a été attribué à AEE Power EPC (Espagne), l’implication de la filiale AEE Power Sénégal, dirigée par Saïdou Kane, crée des tensions majeures. La maison mère espagnole a d’ailleurs porté plainte contre Saïdou Kane pour « faux et usage de faux » sur des factures d’un montant de 1,4 milliard FCFA, l’accusant d’usurpation d’identité commerciale
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À ces interférences s’ajoutent des interrogations sur le rôle d’intermédiaires et sur les circuits de financement. Le parti de Thierno Alassane Sall affirme qu’une délégation gouvernementale s’est récemment rendue en Espagne, où les partenaires auraient exigé des justifications sur l’utilisation de l’avance de 37 milliards. « Dix-huit mois après le décaissement, le niveau d’exécution devrait être d’au moins 40 %, soit environ 600 villages. Où sont-ils ? », interroge la RV.
Aujourd’hui, Jean-Michel Sène doit affronter la presse avec des réponses chiffrées et documentées. L’enjeu dépasse le cadre administratif : il s’agit pour l’ASER de restaurer une crédibilité mise à mal, et pour le gouvernement de prouver que le « temps de la vérité » annoncé n’est pas qu’un simple slogan.
